Vendredi

 
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	Quand Saïd et Lucas se réveillèrent, ils décidèrent
de commencer leur journée exactement comme la veille,
adoptant cela comme une sorte de rituel. Ils mirent 35
minutes pour faire le tour du terrain, avec Lucas n'ayant
toujours qu'un foulard autour du cou et Saïd admirant la
résistance de Lucas ; comme le mistral était moins fort, Lucas
avait 34° 1 en rentrant. Ils accomplirent aussi le rite du bain
en commun, avec Saïd qui ressentait une certaine volupté à
se laisser, ensuite, sécher, habiller, et coiffer les cheveux. Ils
profitaient tous deux, sans complexes, de ces moments de
douce complicité et de tendresse, sachant que bientôt ce
serait, hélas, terminé...
 
Quand Lucas s'habilla, il remplaça le T-shirt de la veille par un
sweat-shirt à manches très courtes, à l'encolure en V sur le
devant, bien ample car il savait que les activités prévues
dans l'après-midi auraient un caractère moins éducatif et un
peu plus "décontracté" que la veille. Pour le petit déjeuner, il
prépara une de ses "spécialités" : des gaufres de Liège, aux
grosses pépites de sucre, réchauffées au micro-ondes et
dégustées brûlantes... Saïd apprécia.
 
Quand ils furent prêts, ils prirent la route pour Bagnols sur
Cèze, où il s'arrêtèrent dans un supermarché pour refaire le
plein de la voiture en carburant, gâteaux et boissons... Lucas
retira aussi au distributeur de billets la somme qui lui restait
encore sur son compte, soit environ neuf cents francs ; il
confia l'argent à Saïd. Puis ils se dirigèrent vers Remoulins,
admirant au passage le château féodal de Pouzilhac, qui
ressemblait à celui des contes de fées. À Remoulins, qui leur
rappela la proximité du Pont du Gard, ils s'engagèrent en
direction de Nîmes. Lucas montra à Saïd les endroits où le feu
avait détruit cinq mille hectares de bois, quelques années
auparavant.
 
À l'approche de la ville de Nîmes, Saïd ne perdait rien de ce
qui était neuf pour lui : les avions privés du Club de
Courbessac, puis la largeur du périphérique et plus loin de
l'avenue Feuchères, la façade imposante de la gare, les
beaux et grands immeubles anciens, et enfin le parking
souterrain du centre ville. De plus, quand ils sortirent à pied
du parking, ils se retrouvèrent dans un très beau jardin
public, avec un ensemble harmonieux de fontaines, fleurs et
sculptures. Ils le traversèrent en direction du Palais de
Justice.
 
Arrivé au coin du Palais de Justice, Saïd se trouva face à la
masse inattendue des Arènes romaines, aux deux étages de
soixante grandes arcades : un monument vieux de 2000 ans,
encerclé par les hauts immeubles du 19e siècle. Ils le
longèrent, en tentant d'imaginer les scènes souvent
sanglantes qui s'y étaient déroulées à l'époque romaine.
 
- À notre époque, dit Lucas, on n'y tue plus des hommes,
pour se divertir, mais encore des animaux, dans les corridas.
- Comme je te connais, tu dois être contre ça?
- Ben oui. Je ne trouve pas ça digne d'un être humain :
enfoncer des harpons dans le dos de cette pauvre bête, pour
lui faire perdre plein de sang, tout en la faisant courir de
partout pour achever de l'épuiser ; puis, quand elle n'en peut
plus, et qu'elle reste immobile, dégoulinante de sang, on lui
enfonce une épée, parfois dans le coeur, mais souvent on le
rate et on atteint un poumon, ce qui fait que l'animal bave
longuement du sang et finit étouffé... Bouah! Et tout ça pour
"se distraire"! On est bien loin du but de notre présence sur
terre.
- Apprendre à aimer...
- Oui, et on ne peut pas dire que ce genre de chose est un
acte d'amour.
- Et ils vont rater leur "apprentissage".
- Ou bien il leur faudra jouer les "prolongations" dans
l'autre monde; quand ils y arriveront, ils risquent de se
retrouver entourés des animaux qu'ils ont tués sans
nécessité, et il y aura quelques explications pénibles...
- Et la chasse, c'est mal aussi, alors...
- Dans des pays où on ne manque pas de nourriture, et où
on fait ça pour "se distraire", ce ne sont pas non plus des
actes d'amour. D'ailleurs il suffit de voir, à part les vieux, qui
s'adonne à la chasse : ce sont souvent des gens qui n'ont
pas une vie très valorisante, et comme ils ne peuvent pas se
défouler sur leur contremaître ou sur leur femme, ils se
revengent sur les animaux : le "pouvoir de tuer", ça leur
remonte le moral ; avec un fusil et une intelligence humaine,
ils sont tout fiers de se sentir supérieurs à un animal sans
fusil, sans 4x4 et sans intelligence. Et ceux qui se mettent en
travers de ça, même malgré eux, n'ont qu'à bien se tenir : si
des enfants parlent un peu fort sur une route où des
chasseurs sont à l'affût, on leur tire dessus ; si un berger
n'aime pas qu'on vienne chasser au milieu de ses moutons,
on le tue à coups de crosse... Ceci dit, à choisir entre deux
maux, il vaut mieux se défouler sur les lapins que tabasser
ses enfants...
- Comme tu dis dans ta chanson avec l'enfant battu...
- Oui : quand tu es dans un mauvais jour, il n'est pas
possible toujours, avec ton fusil à la main, de te venger sur
les lapins.
- Et les pêcheurs?
- Les pêcheurs à la ligne? Tu vas trouver que je manque de
logique, mais ce n'est pas pareil : on ne tire pas sur le
poisson, et celui-ci n'est pas obligé d'avaler l'hameçon : s'il
n'est pas trop glouton, il peut manger l'appât sans le reste :
personne ne l'oblige à se "suicider". Mais il faut quand même
éviter de les faire souffrir en les laissant longuement
agoniser. Heureusement, il y a de plus en plus de pêcheurs
qui remettent à l'eau le poisson pris.
- Les chasseurs ne peuvent pas faire pareil...!
- Non, mais ils trouveraient plus de satisfaction à se réunir
entre eux, toujours dans la nature, même avec des battues,
sonneries de cors et tout le reste, mais pour photographier
les animaux au lieu de les tuer, et on serait fier des plus
belles photos. Un grand avantage : un même animal peut
être photographié par beaucoup de personnes: imagine que
dans une forêt il ne reste plus qu'un seul cerf, si on le tue
c'est fini ; tandis que le photographier cela permet encore à
d'autres d'éprouver le même plaisir d'une telle rencontre rare.
Et ceux qui n'aiment que le sang, quand ils arriveront dans
l'autre monde, et qu'ils se retrouveront (sans fusil) face à
plein de lapins et de sangliers qu'ils ont tués, il y aura aussi
des explications embarrassées...
 
Saïd rit en imaginant ce spectacle... Puis il remontèrent
l'avenue Victor Hugo, avec ses platanes qui se couvraient
déjà de bourgeons, et sa succession de magasins et de
terrasses, ce qui intéressait beaucoup Saïd. Ils arrivèrent peu
après à la Maison Carrée, temple romain vieux de plus de
deux mille ans. Lucas expliqua que c'était le temple romain le
mieux conservé au monde, et Saïd l'admit sans difficulté, en
s'en approchant. Ils gravirent la volée de quinze marches, en
essayant d'imaginer l'époque où les Romains s'y rendaient.
Saïd admira les détails des chapiteaux corinthiens, en très
bon état malgré les millénaires.
 
Plus loin, ils suivirent le côté nord du Quai de la Fontaine.
Lucas raconta que lors des grandes inondations, ils auraient
eu de l'eau jusqu'à la tête, et que de nombreuses voitures,
soulevées par l'eau, se retrouvèrent ensuite au fond du
canal... Quand ils parvinrent à la grille du Jardin de la
Fontaine dont on devinait les vastes ordonnances, Saïd se
tourna vers Lucas :
 
- Tu sais, il n'y a pas beaucoup de gens ici, et j'aimerais
bien quelque chose...
 
Lucas comprit.
 
- Oui, moi aussi ça me ferait plaisir.
 
Et il prit Saïd à dos, sans se soucier du "qu'en dira-t-on" : ils
étaient dans leur monde bien à eux. Lucas fit voir à Saïd le
bassin avec colonnettes de la fontaine de Nemausus ; ils
admirèrent les successions de balustrades et les plantations
bien soignées. Ils jetèrent un coup d'oeil dans ce qui restait
du Temple de Diane. Comme il faisait vraiment bon, avec le
mistral réduit à une brise, ils s'attablèrent à la terrasse
proche du Temple, et prirent une menthe à l'eau, tout en
admirant les colonnades en gradins s'élançant à l'assaut du
Mont-Cavalier surmonté de la Tour Magne, vestige de
l'enceinte romaine.
 
- Tu sais ce qui est pratique, quand je te porte? dit Lucas.
C'est que tu me guides, et je vais où tu veux, sans que j'aie
l'air de te suivre comme un petit chien, ou au contraire de te
traîner derrière moi.
- C'est tout ce que tu as trouvé comme excuse pour dire que
tu aimes bien ça?
- Oui, c'est vrai, d'accord, j'aime bien. J'aime bien être tout
près de toi, sentir tes mains s'agripper à mes épaules, avoir
ta tête tout près de la mienne ; et si on doit me pendre pour
ça, eh bien tant pis!
- Il y en a qui voudraient te pendre?
- Oui, tous ceux qui sont jaloux et qui ne supportent pas de
voir deux personnes heureuses ensemble : ils ne sont
contents que lorsqu'ils ont réussi à détruire ce bonheur. Dans
ce pays, il faut avoir l'air pauvre et malheureux, se plaindre
et gémir ; sans ça, on peut s'attendre à ce qu'on nous fasse
devenir ainsi...
- Tu rigoles!?
- Hélas, non. Tu connais la blague de l'Anglais, l'Américain,
le Japonais, le Français, et la Rolls-Royce? Quand un Anglais
voit passer un de ses compatriotes en Rolls-Royce, il rêve du
jour où il en aura une aussi ; l'Américain, lui, est certain qu'un
jour il en aura une; le Japonais la photographie de partout,
pour en construire une semblable et moins cher ; et le Français
... il rêve du jour où il pourra obliger ce "salopard" à
descendre de sa grosse bagnole et rouler en 2 CV comme
tout le monde. C'est ce qu'on appelle le "nivellement par le
bas", une spécialité nationale : dès que quelqu'un émerge
de la foule, s'il est un peu plus riche, plus intelligent ou plus
débrouillard que les autres, il faut qu'on le fasse "rentrer
dans le rang". Et si tout le monde se trompe et un seul a
raison, c'est lui que les autres obligeront à avoir tort, pour
faire comme eux. C'est comme ça que les Français sont le seul
peuple au monde à avoir reconnu officiellement et par décret
qu'ils sont devenus incapables d'écrire leur propre langue. Et
plutôt que de faire un effort, comme les générations
passées, ils préfèrent réformer l'orthographe ; par exemple,
comme beaucoup de gens, au lieu de dire "les résultats
finals", disaient "les résultats finaux", on officialise ça, et ce
sont ceux qui écrivaient correctement qui maintenant
semblent dans l'erreur... Quand je pense qu'on n'a que 26
lettres dans notre alphabet ; un Japonais avec ses cinq mille
signes principaux doit bien se moquer de nous...
- Et l'arabe, c'est pas triste non plus!
- C'est vrai. Et tu verrais qu'on fasse un jour pareil pour le
calcul : "7 x 8 = 56", c'est trop compliqué : arrondissons à 55 ;
et "7 + 4", ça fera "à peu près" 10!
- C'est pratique, ce genre de maths...!
- Oui, mais ainsi un avion, au lieu d'aller de Paris à
Marseille, se retrouvera à Rome...
- Et au lieu d'aller sur Mars, on ira sur Jupiter.
- Regarde ce qu'on a fait pour les examens : comme il y
avait trop d'échecs aux examens, on les a supprimés ou
rendus plus faciles. Mais imagine les conséquences : un
étudiant qui "reçoit" son diplôme de médecin dans ces
conditions : après, on s'étonne qu'il y ait des bavures
médicales...
- Ou qu'on remplace les gens par des robots qui se
trompent moins...
- Mais tout ça n'empêche pas les Français de se croire plus
intelligents que le reste de la terre, et de vouloir donner des
leçons à tout le monde...
- Tu ne ferais pas un petit peu pareil, pour le moment?
- Là, tu marques un point ; ... je ne sais pas ce qui m'a pris
de te sortir tout ça, excuse-moi, tu veux.
- Je te taquinais, va : ça m'a intéressé.
 
Ils vidèrent ce qu'il restait de leur menthe à l'eau. Saïd
demanda :
 
- Tu me porteras jusqu'à la grille de sortie?
- Même un peu plus loin : jusqu'au boulevard Victor Hugo.
- Tu en profites, hein...
- Eh oui...
- Et après, je te prendrai la main ; ainsi aucun de nous
n'aura l'air de commander l'autre...
 
Lucas reprit Saïd à dos. Ils descendirent l'allée principale du
jardin de la Fontaine, bordée de statues et de massifs de
fleurs, jusqu'à la monumentale grille de sortie, où ils
tournèrent à gauche, longeant le bord sud du Quai de la
Fontaine. Saïd était ravi de ce genre de ballade, tellement
qu'il demanda à Lucas :
 
- Lucas, je peux te mordre? Un petit peu?
- Oui, vas-y, ne te gêne pas...
 
Saïd dégagea un peu plus l'ouverture en V du sweat-shirt de
Lucas, et lui planta les dents dans le muscle de l'épaule,
comme sur l'île du Frioul. Lucas souriait. De temps à autre,
Saïd relâchait les dents, pour reprendre sa respiration, et
puis les replantait de plus belle... À hauteur du boulevard
Hugo, Lucas traversa, et redéposa son "petit vampire";
comme promis, Saïd lui prit alors la main. Passant derrière la
Maison Carrée, ils gagnèrent les petites rues du centre
ancien, avec leur succession de boutiques plus attractives les
unes que les autres, surtout celles de jouets. Ils
redescendirent ainsi jusqu'aux Arènes et au Palais de Justice.
Là, ils traversèrent le boulevard pour se retrouver au vaste
jardin public avant le parking souterrain.
 
-  Tu as quelle heure, maintenant, Saïd?
- 12 heures 25... On va manger?
- Oui, là au coin du parc, on vend des sandwiches, et ils en
ont à l'omelette au fromage, ce qui est tout juste pour moi...
- Tu sais quoi? Je vais prendre la même chose : après tout,
ça a l'air de te réussir, ton régime "sans animaux"...
 
Lucas comprit que Saïd, sans en avoir l'air, écoutait ce qu'il
lui disait, et qu'il ne trouvait pas déshonorant d'en tenir
compte à l'occasion, ne serait-ce que pour lui faire plaisir ;
pour la dixième fois, Lucas se dit que ce Saïd était vraiment
un ange... Ils achetèrent donc deux sandwiches à l'omelette,
avec une canette de cola, et s'installèrent sur un banc du
jardin. Au soleil, il faisait bon, et Saïd enleva son sweat-shirt
à capuchon, ne gardant qu'un T-shirt blanc avec une tête de
lion. Le vaste parc était entouré d'immeubles imposants,
avec une dense circulation automobile à leurs pieds,
contrastant avec la tranquillité du lieu où Saïd et Lucas
finissaient de manger...
 
- Lucas, qu'est-ce que tu as prévu pour nous, cet après-midi?
- Eh bien, comme il fait très beau, je propose qu'on aille au
cinéma, et puis voir une corrida...
- Idiot! Non, sérieusement...
- On irait bien à la plage...
- Ah oui, très bonne idée. C'est loin?
- Non, une cinquantaine de kilomètres.
- Un bon quart d'heure, quoi, avec ta Ferrari...
- Même avec une Ferrari, il faudra bien déjà ce temps-là rien
que pour sortir de Nîmes, avec tous les feux rouges!
 
Lucas avait un peu exagéré, car dix minutes à peine après
avoir quitté le parking souterrain, ils se retrouvaient à Nîmes-
Ouest, à l'entrée de l'autoroute vers Montpellier, qu'ils
suivirent jusqu'à la sortie de Gallargues annonçant la route
d'Aigues-Mortes. Lorsque, dix minutes plus tard, Saïd aperçut
à l'horizon les remparts hauts et blancs de la ville, semblant
émerger de la plaine, il eut hâte d'arriver, et il ne fut pas
déçu, d'autant plus que Lucas fit le tour complet de la ville,
afin qu'il voie les remparts sud, éclatants de soleil sur le bleu
du ciel, sans la moindre trace visible d'éléments modernes
devant ou derrière.
 
Lucas gara la voiture au parking près de l'entrée principale.
Ils montèrent à la grosse tour de Constance, surtout pour le
vaste panorama que Lucas détailla à Saïd : les salins, les
immeubles en pyramide de la Grande Motte, Sète, la plaine
de Camargue, et bien sûr l'intérieur de la ville. Saïd fut
enchanté d'apprendre qu'on pouvait faire le tour complet par
le haut des remparts, ce qu'ils firent. Puis ils regardèrent les
boutiques de souvenirs. Saïd acheta des cartes-vues de la
ville, et aussi de Nîmes ; il se laissa également tenter par
des miniatures de flamant rose, de cheval blanc et de
taureau noir, dont Lucas lui avait dit que c'était des animaux
typiques de la Camargue. Ils retournèrent mettre tout ça en
sûreté dans la voiture et reprirent la route vers Le Grau du
Roi, petit port de pêche à quelques kilomètres à peine, relié
à Aigues-Mortes par un canal.
 
À l'entrée de la commune, ils prirent à gauche et se
dirigèrent vers Port-Camargue et la plage sud. Saïd
s'émerveillait en voyant toute une ville récente, avec des
centaines de bateaux de plaisance, souvent amarrés à
l'arrière des maisons des propriétaires ; ils découvrit aussi
les nombreux pins parasols, inconnus de lui. Lucas gara la
voiture sur le parking de la plage sud, désert à cette époque
de l'année, seulement séparé de la mer par un mince cordon
de dunes. Il conseilla à Saïd de laisser dans la voiture sa
montre, sa gourmette et son collier, afin de ne pas les
endommager par le sable. Ils y laissèrent aussi leurs souliers.
 
Ayant escaladé la dune, ils se trouvèrent devant l'immensité
de la mer à gauche, et à leur droite la sortie du port, la
Grande Motte et puis Sète à l'horizon. Retroussant leurs
pantalons, ils se promenèrent dans l'eau peu profonde,
cherchant des coquillages pour Saïd, qui les voulait grands et
colorés. Quand ils en eurent suffisamment, ils les
rapportèrent à la voiture. Lucas avait envie d'encore profiter
de ces lieux, et il proposa à Saïd de se mettre dans un creux
des dunes, à l'abri de la brise, et de s'y reposer un peu. Saïd
accepta. Il était seize heures, mais au soleil dans le creux de
la dune, il faisait chaud ; Saïd et Lucas se mirent torse nu et
s'allongèrent sur le flanc du creux, les yeux fermés, face au
soleil, profitant de ses rayons... Lucas se laissa glisser dans
une douce somnolence.
 
Saïd l'en tira au bout d'une dizaine de minutes.
 
- Lucas, tu ne veux pas regarder s'il y a beaucoup de monde
sur la plage ou dans les dunes?
 
Lucas se leva et regarda autour de lui ; il n'y avait personne,
ou alors très loin. Il se rassit à côté de Saïd toujours étendu,
avec les yeux fermés.
 
- Il n'y a personne, et on ne nous a pas volé la voiture...
 
(....)  (court passage, pour les plus de 14 ans, ne se trouvant
que dans le livre réel)
 
- Tu ne trouves pas que je profite un peu trop de toi?
- Mais non. D'ailleurs tu peux "m'exploiter" tant que tu veux,
ça ne me dérange pas...
- Lucas, j'ai un peu faim...
- Ne bouge pas, je vais chercher ce qu'il nous faut dans la
voiture.
 
Lucas revint bientôt avec des gâteaux à la frangipane, et du
cola. Il laissa Saïd se rassasier.
 
- Et toi, tu ne manges pas? demanda Saïd entre deux
bouchées.
- Si je te dis pourquoi, tu vas trouver ça absolument
débile...
- Dis toujours...
- Eh ben voilà, j'aimerais tout simplement rester encore un
peu sur la sensation de ce que je viens de vivre avec toi.
C'est idiot, hein?
 
Saïd sourit et enveloppa Lucas d'un regard plein de
tendresse.
 
- Ah Lucas!... Mon Lucas à moi tout seul... Si tu n'existais
pas, tu mériterais bien qu'on t'invente! Mais dis-moi un peu :
comment cela se fait que personne avant toi ne m'a jamais
aimé? Et que plus personne après toi ne m'aimera?
- C'est un peu triste à dire : c'est parce que tu es trop bien.
C'est le problème de "la pyramide"...
- Une pyramide comme en Egypte?
- Oui, mais en beaucoup plus grand : imagine que tous les
habitants de la Terre habitent dans une énorme pyramide,
avec plein d'étages. Dans les étages inférieurs, il y a
beaucoup de monde ; mais plus on monte, plus ça devient
petit et moins il y a de gens ; et tout en haut, on se retrouve
à 1 ou 2.
- Et moi, je suis en haut?
- Eh oui. Plus on est différent de la masse des gens, plus on
est haut dans la pyramide... et plus on est seul, car on a
beaucoup moins de possibilités de rencontrer quelqu'un de
son "niveau", c'est le cas de le dire.
- Et on ne pourrait pas redescendre là où on ferait plus de
rencontres?
- Oui, mais alors ce serait le problème du Prince et des
Petits Cochons...
- Explique-moi ça...
- Imagine un Prince, avec de beaux habits, sur son cheval
blanc, qui passe à côté d'une mare de boue où jouent des
petits cochons. À ton avis, qui va se moquer de l'autre?
- Je vois ce que tu veux dire : ce seront les petits cochons
qui se moqueront du Prince, c'est toujours comme ça.
- Et ils lui jetteront même de la boue, pour salir ses beaux
habits.
- Et si le Prince accepte de descendre dans la mare de
boue, pour jouer avec les petits cochons?
- Les petits cochons seront apparemment ravis, et
l'accueilleront avec de grandes tapes dans le dos avec leurs
pattes bien sales. Mais ce ne sera qu'une fausse amitié : au
fond d'eux-mêmes, les petits cochons auront du mépris pour
ce Prince qui s'est abaissé à se rouler
dans la boue avec eux, et s'ils sont contents c'est parce qu'ils
ont réussi à le rendre comme eux.
- Mais alors, le Prince restera toujours seul?
- Non, pas forcément. Il peut rencontrer un autre Prince, mais
ça risque de prendre du temps. Il y a aussi un deuxième
espoir : c'est qu'un jour un de ces petits cochons sorte de sa
mare et aille vers le Prince en lui disant : "je ne veux plus
vivre dans cette boue, et je voudrais te ressembler ;
apprends-moi comment faire". Alors le Prince sera très
heureux de lui montrer l'exemple, un peu comme toi tu fais
avec moi...
- Tu veux rire?! Toi, tu es plutôt l'autre Prince, et tu m'as
appris beaucoup de choses...
- Alors, je peux encore t'en apprendre, ou plutôt t'en faire
voir une, si tu veux, mais il va falloir partir tout de suite pour
être à temps; ça va se passer au Grau du Roi, non loin d'ici.
 
Lucas n'en dit pas plus, réservant la surprise à Saïd. Ils
remirent leurs T-shirts et retournèrent à la voiture où ils
rechaussèrent leurs souliers. Ils reprirent la route en sens
inverse, jusqu'au Grau du Roi, où Lucas stationna la voiture
près de la gare. Puis, en marchant d'un bon pas, ils prirent la
rue la plus directe qui menait vers la mer, et arrivèrent à
l'extrémité de la jetée, au début du canal d'accès au port. Il
était temps. Lucas désigna à Saïd des nuages d'oiseaux au
ras de la mer : c'était les bateaux de pêche qui rentraient,
enveloppés de nuages de mouettes affamées, qui se
jetaient sur les entrailles des poissons que les pêcheurs
vidaient. Un par un, les bateaux défilèrent devant Saïd et
Lucas, ce qui leur permit de bien les observer. Quand le
dernier fut rentré, ils longèrent les quais pour les voir
débarquer le poisson et ranger les filets ; souvent le poisson
passait directement du bateau au restaurant en face : on ne
pouvait avoir plus frais. Saïd acheta de grandes glaces
"américaines" pour eux deux, et ils firent aussi le tour des
boutiques de souvenirs ; Saïd acheta des cartes-vues du
Grau du Roi et des immeubles de la Grande Motte.
 
En retournant au parking, ils passèrent près d'une grosse
voiture américaine ancienne ; la portière avant droite était
grande ouverte, et le propriétaire, visiblement un touriste,
debout à côté, rechargeait la pellicule d'un appareil polaroïd.
Saïd, toujours avec l'aplomb que lui enviait Lucas, demanda à
l'homme la permission de s'installer au volant, sur la grande
banquette avant. Le touriste accepta bien volontiers. Saïd se
glissa sur la banquette et se mit au volant ; comme Saïd
n'était pas bien lourd, il ne s'enfonça pas trop dans la
banquette, et il avait  une position de conduite normale.
Toujours aussi direct, il demanda au touriste s'il pouvait
prendre une photo de lui, ainsi installé au volant ; et il
appela Lucas pour qu'il s'asseye près de lui sur la banquette.
Le touriste, amusé par la franchise de Saïd, fit deux photos :
une pour Saïd, et une autre pour lui. Sur la photo, Saïd avait
passé son bras gauche autour du cou de Lucas et tenait le
volant de l'autre bras ; Lucas y souriait de cette heureuse
idée de Saïd, tandis que ce dernier avait l'air sceptique
quant aux talents de celui qui allait le photographier... Au
moins, ainsi, Saïd aurait un souvenir de Lucas...
 
Il était près de 18 heures quand ils quittèrent le Grau du Roi,
en direction d'Aigues-Mortes et de Nîmes. Avant Aigues-
Mortes, Lucas s'arrêta un instant sur le bas-côté de la route
pour montrer à Saïd des vrais flamants roses dans l'étang
près du canal qu'ils longeaient. Une demi-heure plus tard, ils
contournèrent Nîmes par l'autoroute ; à l'est de la ville, ils
s'arrêtèrent sur le parking de l'aire de Marguerittes. Lucas
expliqua à Saïd qu'il aimerait revoir son ancienne habitation,
la première en contreplaqué qu'il ait construite, de l'autre
côté de l'autoroute. Au déclin du jour, ils quittèrent à pied le
parking par le chemin d'accès au restaurant, passèrent sur le
pont proche, et se dirigèrent en sens inverse.
 
Quand ils arrivèrent à l'ancienne maison de Lucas, ils la
trouvèrent complètement vandalisée. La porte d'entrée, que
Lucas avait rendue "non-défonçable" en la faisant s'ouvrir vers
l'extérieur, avait été détruite à la hache ; un panneau de
contreplaqué manquait au mur opposé au chemin, ce qui
permettait d'entrer sans être vu ; à l'intérieur tout le plancher
avait disparu, ainsi que l'isolation des murs. Saïd n'en
revenait pas.
 
- Pourquoi on a fait ça?
- Parce que certaines personnes estiment que tout ce que le
propriétaire ne défend pas, le fusil à la main et baïonnette
au canon, c'est "abandonné" et ils peuvent se servir ou
détruire... Je leur souhaite qu'un jour où en revenant de
vacances ils trouvent leur maison dans le même état! Quand
je pense au mal que je me suis donné pour construire ça, tout
seul comme d'habitude! Elle a même résisté au grand
incendie dont je t'ai parlé ce matin : les oliviers qui la
touchaient ont été réduits en cendres, et elle n'a même pas
eu de dégâts à la peinture sur les panneaux de bois!
- Et c'est encore à toi?
- Non, j'ai dû la quitter parce que le notaire m'avait refilé un
terrain non constructible, et j'ai revendu.
- C'est triste. Mais tu es mieux où tu es maintenant.
- Bien sûr. D'ailleurs, je ne m'en faisais pas tellement : j'ai
plusieurs amis, des enfants, qui sont déjà au Ciel, et qui ne
m'ont pas abandonné et se sont toujours occupés de moi ;
avec le temps, j'ai appris à leur faire confiance, sans chercher
à comprendre. Quand je reçois des "signes" de leur part, je
ne discute pas et je leur obéis.
- Comme tu fais avec moi?
- C'est pareil... Bon, j'en ai assez vu comme ça. J'espère
qu'un jour cette pauvre maison se revengera, et s'écroulera
sur quelqu'un qui essaiera encore de la démonter un peu
plus... On va retourner au parking de l'autoroute, il y a un
restaurant-grill où tu vas nous payer un repas bien chaud.
- C'est vrai que, le soir, ça refroidit...
- Et tu n'as que ton T-shirt. Si tu veux, je te reprends à dos,
ça nous réchauffera tous les deux. Et tu pourras encore me
mordre un peu...!
- Bonne idée! J'aiguise mes dents, prépare-toi à souffrir...
 
Et Lucas, avec Saïd à dos, reprit le chemin du parking de
l'autoroute, sans se presser, presque en flânant : il savait
que c'était la dernière fois qu'il pouvait ainsi porter Saïd.... Il
alla d'abord jusqu'à la voiture, où il conseilla à Saïd de
remettre son sweat à capuche, ainsi que montre, gourmette
et collier qu'il avait enlevés à la plage. Puis ils allèrent au
Grill ; du haut des marches, Lucas montra à Saïd, de l'autre
côté de l'autoroute, le dessus de son ancienne habitation. Ils
entrèrent dans la salle, et Saïd choisit une table avec vue sur
l'autoroute.
 
Quand Saïd eut examiné la carte, il dit :
 
- T'as vu, ils ont des brochettes...
- Profites-en, prends autant que tu veux.
- Oui, mais c'est manger des animaux...
- Ça ne fait rien, va. Quand tu seras rentré dans ton pays, il
faudra bien que tu continues à manger comme c'est
l'habitude là-bas...
- Et toi, qu'est-ce que tu vas prendre? Ils ne font pas
d'omelettes, ici...
- Oui, ça m'ennuie bien un peu, mais c'est pas un gros
problème : je vais prendre une brochette de dinde.
- Toi???
- Ben oui. Tu sais, un être humain, surtout comme toi, est
plus important qu'un animal ; si toi tu manges des brochettes
et que moi je me contente d'un peu de salade, tu ne seras
pas très à l'aise et tu auras l'impression que je te fais des
reproches. Il vaut mieux laisser parfois ses principes de côté
plutôt que de vexer un ami ; la dinde comprendra et me
pardonnera. D'ailleurs même le Christ ne s'est pas gêné pour
manger du poisson avec ses disciples, justement pour ne pas
leur faire honte.
- Et pourquoi tu prends de la dinde?
- Parce qu'une dinde souffre moins qu'une vache quand on
la tue ; et puis c'est moins gras et pas mauvais du tout...
- Alors, j'essaierai de la dinde, moi aussi!
- Avec des frites?
- Avec des frites!
 
Saïd passa commande (c'était toujours lui qui avait le porte-
monnaie, et donc qui payait). Lucas, qui commençait à
ressentir de l'anxiété pour le lendemain, s'offrit un verre de
rosé. Saïd prit trois brochettes, et Lucas une, mais il se
rattrapa dans les frites que Saïd avait du mal à achever. Pour
le dessert, ils prirent une mousse au chocolat ; comme elle
n'était vraiment pas énorme, ils en recommandèrent : après
tout, cela ne servait plus à rien de faire des économies...
Lucas se permit même un petit verre de liqueur de cassis,
dont il fit renifler la bonne odeur à Saïd, qui y trempa ses
lèvres, et trouva ça bon, même si ça "piquait" un peu. Ils
passaient tous deux un bon moment, peut-être le dernier, et
ce n'est qu'à 20 h 30 qu'ils se décidèrent à partir.
 
Sur l'autoroute, Saïd, fatigué par ce copieux repas, s'endormit; 
il ne se réveilla même pas au péage de Roquemaure, où
Lucas prit la direction de l'Ardèche. En considérant Saïd,
endormi à côté de lui, Lucas regrettait beaucoup que sa
voiture ne fût pas un vaisseau spatial avec lequel il aurait pu
partir en compagnie de Saïd pour une autre planète... Il
réfléchit à ce qu'il aurait encore à faire et à préparer en cette
ultime soirée, notamment une lettre d'explications à Manuel
et une indispensable répétition pour demain matin...
 
Saïd ne se réveilla que dans les premiers lacets des routes
de l'Ardèche. Vers 21 h 30, la voiture arriva près de la
maison. C'est alors que Lucas eut un choc : il se rendit
soudain compte que c'était la dernière fois qu'il conduisait
une voiture, que c'était les derniers 100 mètres... Il réussit à
ne rien laisser paraître de son trouble, même si, une fois
arrivé, il hésita plusieurs secondes avant d'enfin couper le
contact ; intérieurement, il remercia sa voiture, dont Saïd et
lui avaient apprécié les services, ces derniers jours. Il
demanda à Saïd de donner à manger aux deux chats, qui
attendaient de pied ferme, étant donné le retard inhabituel.
Entre-temps, Lucas vida la voiture de tout ce qui revenait à
Saïd : coquillages, cartes-vues, animaux miniatures de
Camargue, la photo au Grau du Roi, le balladeur, la parka, et
porta le tout dans la chambre, près du sac de Saïd. Il vida
aussi le coffre de la nourriture restante ; il en mit une partie
dans le sac de Saïd, en prévision de son voyage à Paris le
lendemain, et le reste alla dans la cuisine.
 
Puis, il s'installa à l'ordinateur. Saïd, intrigué, vint le
rejoindre.
 
- Qu'est-ce que tu fais?
- J'écris une lettre à Manuel, un jeune qui viendra te
chercher demain pour te conduire à Avignon. Il faut qu'ensuite
il revienne ici pour s'occuper de moi et prévenir ma famille. Je
te donnerai la lettre, et tu y ajouteras les clefs de la maison
après l'avoir fermée. Tu remettras le tout à Manuel, une fois
qu'il t'aura déposé à Avignon. Ne t'en fais pas, je vais lui
demander de ne pas l'ouvrir avant d'être rentré chez lui, je ne
veux pas qu'il te crée des problèmes.
- Je n'arrive pas à croire à tout ça, Lucas...
- Ça vaut peut-être mieux. Il sera toujours temps de
commencer à s'en faire demain...
 
Lucas se mit à taper :
 
"Cher Manuel,
 
Je t'ai dit que j'allais subir une opération chirurgicale ce
samedi ; ce que j'ai oublié de te préciser, c'est que je n'avais
aucune chance d'en réchapper... Quant au "chirurgien", ce
n'était autre que Saïd, l'enfant que tu as reconduit à la gare.
En fait, il était envoyé par le GPA pour me tuer ce samedi,
car une phrase dans le chant "pourquoi suis-je sur terre" ne
leur a pas plu, celle où je dis qu'on n'est pas là pour trancher
la gorge des innocents.
 
"J'ai pu obtenir d'être tué par un enfant de leur organisation,
et cela a été la meilleure idée que j'ai jamais eue, car en
fait, Saïd est un ange, et de toute ma vie je n'ai jamais
autant aimé quelqu'un."
 
- C'est gentil, ce que tu écris là, dit Saïd. Tu me fera une
copie de la lettre?
- Je n'y avais pas pensé. Bien sûr! Et la suite va te plaire...
 
"Ces trois jours que j'ai eu le véritable bonheur de passer avec
lui ont été les plus riches et les plus heureux de ma vie."
 
- N'en rajoute quand même pas trop...
- Oh, à peine...
 
"Ce qu'il a fait, il y a été obligé, et je l'ai accepté, car sans ça
le GPA allait tuer toute sa famille. Il ne faut donc pas lui en
vouloir, il sera déjà assez triste d'avoir perdu un ami."
 
- "un ami", c'est pas assez : mets plutôt : "le seul qui m'ait
jamais aimé".
- Oui, pourquoi pas, c'est malheureusement la vérité...
 
"il sera déjà assez triste d'avoir perdu le seul qui l'ait jamais
aimé. Ce n'est donc pas la peine, en plus, de lui envoyer les
gendarmes...
 
"Par contre, il va falloir que tu t'occupes de moi, et que tu
préviennes tes parents, pour les obsèques. Chez moi, tu me
trouveras sur le canapé. Dans la pièce voisine, où il y a
l'ordinateur, tu trouveras sur la table un paquet de lettres à
envoyer à mes ami(e)s. Il y a surtout les coordonnées de mon
frère, dans le nord, qui décidera de mon rapatriement dans le
village des Ardennes que j'ai sauvé, et le téléphone de la
personne à qui je dois de l'argent pour la maison.
 
"Je ne prolonge pas trop cette lettre, car Saïd est près de moi,
s'appuyant sur mes épaules, et ce qu'il lit pendant que je
tape va finir par lui faire trop de peine. Je te quitte en te
remerciant pour les quelques semaines, au début quand je
 t'ai connu, où tu étais content de m'avoir..."
 
- Et après, il n'était plus content?
- Non, en grandissant il a perdu presque toute sa
gentillesse...
 
Lucas sortit deux exemplaires à l'imprimante, et les signa
tous les deux. Il en remit un à Saïd ; il plia et scotcha l'autre,
puis y écrivit de n'ouvrir qu'au retour d'Avignon, et le mit
dans une enveloppe qu'il laissa ouverte afin que Saïd y
ajoute les clefs de la maison, le lendemain.
 
- Tu as écrit qu'on allait te trouver sur le canapé ; c'est là
que ça se passera?
- Oui, Saïd, j'ai réfléchi à tout ça dans la voiture, pendant
que tu dormais, et il faut absolument qu'on vérifie tous les
détails, ce soir, afin de ne pas avoir de surprises demain.
Après, on regardera un très beau film que je t'ai choisi, et on
ne pensera plus à ça...
 
Lucas alla dans la voiture, chercher le caméscope, qu'il
installa sur la TV, face au canapé, sous le regard navré de
Saïd. Il prit un feutre sur la table-bureau, une petite équerre
en plastique et un rapporteur. Puis il se rendit dans la
chambre passer sa fameuse chemise jaune sans manches, "à
un bouton". Il revint dans le salon, vers le pauvre Saïd qui
semblait au bord des larmes. Avec beaucoup de douceur, il
lui prit les mains et lui sourit :
 
- Ce n'est qu'une répétition, ce sera vite fini : tu n'as qu'à
suivre ce que je te dirai de faire, sans trop réfléchir. J'ai tout
prévu pour que ce soit le moins pénible, aussi bien pour toi
que pour moi. Viens, pour commencer assieds-toi presque à
l'extrémité gauche du canapé, en laissant un espace.
 
Lucas alla au caméscope, qu'il régla et mit en route. Ensuite,
aux pieds de Saïd, il plaça le marqueur, l'équerre et le
rapporteur, auxquels il adjoignit un rouleau de papier essuie-
tout. Puis, il s'assit à droite de Saïd, et fit un quart de tour
pour allonger les jambes sur le canapé, tournant le dos à
Saïd. Il s'étendit avec le dos sur les jambes de Saïd, pour
avoir la poitrine à portée de ses mains, et la tête sur sa
gauche, près de l'accoudoir du canapé.
 
- Il manque quelque chose...
 
Lucas se releva et alla dans la chambre chercher un plaid,
qu'il plia et replia, et mit à l'emplacement de sa tête sur le
canapé. Puis il s'étendit à nouveau sur le dos en travers des
genoux de Saïd. Lucas fit passer son bras droit, qui était
contre l'estomac de Saïd, derrière ses hanches.
 
- Tu vois, comme ça je n'ai plus la tête trop en arrière : je ne
voulais pas que la dernière chose que je voie ce soit le
plafond... Avec mon bras derrière toi, cela me dégage la
poitrine et écarte bien les côtes : ce sera plus facile. Ça va,
Saïd?
 
Saïd soupira et hocha la tête ; il semblait dépassé et avait
peine à croire à ce qu'il allait devoir faire le lendemain.
 
- T'en fais pas, reprit Lucas, tu n'as qu'à faire ce que je vais
te dire. Pour commencer, ouvre ma chemise. Vas-y...
 
Saïd défit le bouton unique et découvrit le torse de Lucas.
Celui-ci, de sa main gauche libre, prit le marqueur aux pieds
de Saïd et le lui tendit.
 
- Tu vois bien le sternum, et sa longueur? Mets ton doigt sur
le milieu et puis cherche le creux entre les côtes juste à côté,
sur la gauche... Tu sens? Bon, avec le marqueur tu suis et
dessine le creux depuis le sternum sur cinq centimètres ; vas-
y...
 
Saïd fit une marque bleue le long du creux entre les côtes.
Lucas expliqua :
 
- Contrairement à ce que l'on pense, le coeur n'est pas à
gauche, mais au centre, avec le bas vers la gauche ; il faut
donc le toucher tout près du sternum pour qu'il s'arrête de
suite. Mais cette marque doit aussi servir à autre chose ;
comme j'ai la peau un peu épaisse, tu risques d'avoir du mal
à la transpercer, et il vaut mieux que tu fasses d'abord une
incision avec un cutter. Dépose le marqueur sur le canapé.
 
Lucas prit le rapporteur aux pieds de Saïd et le lui tendit.
 
- Imagine que c'est ça le cutter. Vas-y, fais-moi une belle
incision, en suivant ton trait de marqueur, d'un geste rapide
pour que je souffre moins... C'est ça. Mais demain, il faudra
appuyer plus fort, pour bien traverser la peau du premier
coup. Refais-le encore, plusieurs fois, pour bien t'habituer au
geste... Tu vois, c'est pas si compliqué... Maintenant, dépose
aussi le rapporteur.
 
Lucas prit l'essuie-tout sur le sol, et le tendit à Saïd.
 
- Fais semblant de nettoyer un peu le sang dans la plaie ; il
n'est pas certain qu'il y en ait, mais il vaut mieux prévoir.
Vas-y... Très bien... Dépose ton essuie-tout.
 
Lucas prit cette fois l'équerre sur le sol et la tendit à Saïd.
 
- Le plus dur est fait, contrairement à ce que tu penses.
Imagine que la pointe la plus fine de cette équerre est la
pointe du poignard. Tu "l'introduis" dans la fente de la peau,
sans forcer, en ayant la lame bien parallèle aux côtes, pour
ne pas qu'elle reste coincée. Vas-y... Voilà. Maintenant, mets
tes deux mains sur le dessus, et fais semblant d'appuyer un
coup bref, pour enfoncer d'un ou deux centimètres ; puis, tu
reprends ta respiration ; tu enfonces encore un peu; tu
respires à nouveau, et tu enfonces une dernière fois. Vas-y...
 
Pendant que Saïd, avec beaucoup de tristesse dans le
regard, s'exerçait à faire comme cela, Grochat surgit
brusquement de la chambre ; en gros patapouf qu'il était, il
sauta sur le canapé, bouscula l'équerre de Saïd, et s'étala
sans vergogne sur tout le buste de Lucas, lui enfonçant son
gros museau rose dans le menton. Lucas ne put s'empêcher
de rire : il ne manquait plus que ça! Saïd sourit, et caressa le
chat qui ronronnait comme un diesel. Cela avait au moins eu
le mérite de détendre l'atmosphère... Ce qu'ils ignoraient,
c'est que Grochat avait pressenti que Lucas était en danger,
et avait en quelque sorte voulu le protéger... Quand Grochat
en eut assez d'être caressé, il se leva et sauta d'un bond sur
le rebord du dossier du canapé, laissant quelques
égratignures sur la poitrine de Lucas...
 
- Tu vois, lui ne s'en fait pas pour si peu...! Et toi, comment
tu te sens?
- Je n'ose pas te le dire...!
- Pourtant, tu as été entraîné à ça...
- Oui, sur des animaux morts! Et souviens-toi : je devais
faire ça au pire "ennemi" de l'Islam, pas à mon meilleur et
seul ami!
- Ça rappelle un peu Abraham qui devait sacrifier son fils
unique, qu'il adorait...
- Oui, mais Dieu a arrêté son bras!
- Qui sait. Il se produira peut-être quelque chose dans ce
genre, demain...
- J'aimerais bien le croire...
- Moi, j'ai confiance. Je suis sûr que ça se passera moins
mal qu'on ne le pense. D'ailleurs, on va faire une petite
expérience : on va recommencer toute l'opération, rien que
pour la chronométrer ; et après, ce sera tout pour ce soir, je
te le promets!
 
Lucas referma sa chemise et redéposa tous les "ustensiles"
sur le sol, aux pieds de Saïd. Celui-ci déclencha le
chronomètre et rouvrit la chemise de Lucas, qui lui passa
aussitôt le marqueur, sans précipitation. Ils refirent tous les
gestes nécessaires. Puis Saïd arrêta le chrono.
 
- Quarante secondes! Il ne faut pas plus que ça???
- Ben non. Tu vois, ce ne sera pas si terrible : moins d'une
minute d'angoisse pour moi et de détresse pour toi : on n'en
mourra pas. Oui, d'accord, j'ai encore dit une bêtise... Bon,
maintenant essaie de te dégager d'en dessous de moi, en te
glissant sur la droite, vers mes jambes : il ne faudrait pas que
tu restes bloqué!
 
Saïd réussit à se dégager sans trop de peine. Lucas se releva
et arrêta le caméscope, qu'il mit à recharger, après avoir
visionné les premières images pour s'assurer du cadrage.
Puis il alla dans la chambre et revint avec deux survêtements
noir/vert, identiques, résultat d'un achat "par lot". Il proposa
à Saïd d'en mettre un, et il mettrait l'autre, ce qui lui
permettrait de laver leurs vêtements et sous-vêtements.
 
- Je ne veux pas qu'on dise que je t'ai mal soigné et laissé
rentrer au pays avec des vêtements sales...
- Et ce sera sec d'ici demain matin?
- Oui, après le programme de lavage, cela va enchaîner
avec le séchage en machine.
 
Ils se changèrent tous deux, et Lucas mit la machine à laver
en route. Puis, il ralluma le chauffage au pétrole. Il mit une
cassette dans le magnétoscope. Enfin, il mit les pantoufles à
tête de tigre à Saïd, et s'assit près de lui sur le canapé,
comme les autres soirs, ensemble sous une couverture, en
mangeant une barre chocolatée pour se remettre de leurs
émotions. Saïd avait une question qui lui brûlait les lèvres :
 
- Dis, Lucas, si je fais ce que tu sais, demain, c'est pas bon
pour mon "apprentissage", comme tu dis ; qu'est-ce qui va
m'arriver quand je mourrai? J'irai en enfer?
- Non, rassure-toi. En général, c'est vrai, c'est mal de tuer
quelqu'un, et on prend surtout le grand risque de faire passer
son "examen" à quelqu'un qui n'est pas forcément prêt : s'il
n'est pas encore arrivé à aimer tout le monde, il va avoir des
problèmes ; c'est un peu comme si on voulait faire passer son
bac à un élève de troisième qui, en plus, a du mal à suivre
les cours... Mais il y a des cas où on peut tuer quelqu'un, par
exemple si on met ta propre vie en danger, ou la vie d'autres
personnes, dont on n'est pas du tout certain qu'elles sont
prêtes à partir. Dans notre cas, tu as le droit de me tuer pour
protéger ta vie et celle de ta famille, puisque c'est la menace
qui a été faite par le GPA.
- Et toi, tu es prêt...
- J'espère...
- Lucas...! Si toi tu n'es pas prêt, personne ne le sera jamais!
C'est décourageant!
- Tu as raison, excuse-moi ; disons que c'est probable que
je sois "à point"...
- Et tuer ceux qui commettent des crimes, comme ceux du
GPA, qu'est-ce que tu en dis?
- Quand quelqu'un commet un crime, même le plus
épouvantable, s'il le fait, c'est parce que dans son esprit, il a
raison de le faire, ou il se trouve des raisons. La société a le
devoir de se protéger contre ce genre de danger, par
exemple en l'enfermant pendant aussi longtemps que
l'intéressé n'aura pas compris le mal qu'il a fait et n'aura pas
renoncé à continuer. Si on condamne quelqu'un à mort, c'est
supposer, à l'avance, qu'il n'y a aucune chance pour qu'il
s'améliore, et c'est une grande responsabilité. Par contre, il
peut y avoir des cas, rares, où le cerveau de quelqu'un le
pousse à commettre des crimes malgré lui, et il est certain
que tant qu'il aura ce cerveau travaillé par le Mal, il n'a
aucune chance de réussir son apprentissage de l'amour des
autres, et c'est inutile qu'il passe encore des dizaines
d'années sur terre ; cela peut alors être un service à lui
rendre, que de le débarrasser de ce corps qui le poussera
toujours au crime : il continuera ensuite son apprentissage
dans l'autre monde, dans de bien meilleures conditions.
- Et il ira quand même au Ciel?
- Oui, mais après un assez long délai.
- C'est pas très juste : il va se retrouver avec ceux qui ont
été gentils toute leur vie...
- Pas tout à fait, car Dieu, s'il est bon, il est juste,
également. Tu te souviens de l'image de la "pyramide", avec
les hommes répartis sur plusieurs niveaux?
- Oui. Il y aura aussi une pyramide au Ciel?
- Au Ciel, ce ne sera plus une "pyramide", mais une
"sphère", et ce seront ceux au centre de la sphère qui auront
le meilleur sort, car ils auront pour amis tous ceux qui les
entourent, du centre jusqu'aux bords, donc beaucoup. Tandis
que ceux qui sont vers le bord de la sphère, leur choix sera
restreint, et leurs voisins seront comme eux : des gens qui
ont eu du mal à réussir leur apprentissage. Par exemple,
quelqu'un qui a été méchant durant toute sa vie, et puis qui
s'est repenti durant les dernières minutes, se retrouvera tout
à l'extérieur, et encore : après une longue période de nouvel
apprentissage. Il n'aura jamais la même qualité de vie
éternelle que ceux au centre de la sphère.
- Et celui qui a été méchant rien qu'une partie de sa vie, se
retrouvera entre les deux?
- Pas forcément, car il peut utiliser le reste de sa vie sur
terre pour réparer le mal qu'il a fait, pour se mettre
davantage au service des autres, ou s'infliger des punitions
bien pénibles pour expier ses fautes. Dans ma religion, on a
l'exemple de personnes qui ont eu une jeunesse avec pas
mal de péchés, et qui sont devenues des grands saints...
- Donc, il y a de l'espoir pour les chasseurs et les
toréadors...
- Mais oui, va! Il y en a aussi pour les femmes qui avortent,
si elles regrettent d'avoir détruit un être vivant.
- Mais elles disent qu'elles sont maîtres de leur corps...
- Et elles ont raison : elles peuvent faire de leur corps ce
qu'elles veulent : se maquiller, maigrir, faire un lifting ou
mettre des implants dans les seins, etc. Mais l'enfant qu'elles
portent en elles, c'est un être différent à la fois d'elles et de
leurs maris : ce n'est plus elles. D'ailleurs, une fois que
l'enfant est né, elles ne peuvent pas en disposer à leur
guise, comme le jeter à la poubelle : c'est donc bien le signe
que c'est un autre être, et qui doit être protégé. Le fait qu'il
soit hébergé dans le ventre de sa mère n'y change rien, ou
alors ce serait comme un hôtelier qui assassinerait ses clients
sous prétexte que, chez lui, il fait ce qu'il veut!
- Je comprends. Mais c'est compliqué, la vie!
- Tu me fais rire, tiens : et ce qui nous arrive, tu trouves ça
simple?
- Tu as raison!
- Bon. Pour nous changer les idées, je te propose de
regarder la cassette que j'ai mise : "l'Histoire sans Fin".
- "Sans fin", on va y passer la nuit, alors?
- Mais non, c'est parce que c'est une histoire qui se
renouvelle sans arrêt, tu comprendras. Les deux héros nous
ressemblent un peu : ce sont deux enfants,...
- C'est vrai que t'es encore un enfant!
- Oui... Celui qui s'appelle Atreyu te ressemble : il est plein
de courage et fait face à tous les problèmes pour essayer de
sauver le Pays de Fantasia. Moi, je serais plutôt comme le
jeune Bastien, celui qui suit l'histoire dans un livre, et qui ne
comprend rien, mais alors rien du tout à ce qu'il doit faire : il
n'est pas plus futé que moi ; mais une fois qu'il a enfin
compris, après de longues et pénibles explications, c'est lui
qui sauve toute la situation, à la dernière minute...
 
Lucas avait noté avec soulagement que Saïd avait retrouvé
un peu d'entrain. Il fit démarrer le film, avec le son sur la
chaîne stéréo, en quadriphonie. Les bruits étaient ainsi très
réalistes, même un peu trop au goût de Grochat, qui s'enfuit
en entendant des voitures "traverser" la pièce... Aline, plus
placide malgré son aspect de renard
raté, resta à somnoler sur le haut d'un fauteuil, même lors de
l'apparition dramatique du "Néant".
 
C'était l'histoire du Pays de Fantasia, peu à peu englouti par
le Néant, car les enfants réels, dont les rêves alimentaient et
recréaient continuellement Fantasia, avaient trop "les pieds
sur terre" et ne rêvaient plus. Le seul espoir était entre les
mains d'un enfant de Fantasia, Atreyu, et un enfant humain,
Bastien. Atreyu, animé d'un courage et d'une volonté qui
faisaient l'admiration de Saïd auquel il ressemblait,
surmontait vaillamment d'énormes obstacles pour essayer de
sauver Fantasia. Bastien, qui lisait l'histoire dans un vieux
livre, et qui avait des points communs avec Lucas, finissait
par comprendre (non sans mal) qu'il faisait partie de
l'histoire qu'il lisait, et c'est lui finalement qui sauvait la
jeune impératrice en lui donnant un Nom, et qui recréait
Fantasia par ses rêves... En cours de film, Lucas s'était
permis, avec l'accord de Saïd, de "sauter" le passage où
Atreyu voyait son cheval Artax englouti dans les marécages
de la Mélancolie, ce qui aurait été trop triste à regarder,
étant donné les circonstances...
 
Après le film, Saïd dit :
 
- C'est vrai que je ressemble un peu à Atreyu, mais
j'aimerais bien avoir son courage...
- Tu l'auras : il te suffira de t'en rappeler. Moi, je
ressemblais plutôt à Bastien ; à son âge, je n'arrêtais pas de
lire non plus.
- Mais tu ressembles aussi à Atreyu : il avait une chemise
sans bouton, ouverte à tous les vents, et n'avait pas plus
froid que toi, même sous la neige. Et il avait aussi le même
genre de peau, un peu épaisse, comme la tienne.
- Oui, et quand il se regarde dans le miroir du rocher, il voit
Bastien, tellement leurs sorts sont liés, un peu comme nous.
- Et Bastien se met sous une couverture pour lire, comme on
fait pour regarder la TV.
- Finalement, ils se ressemblent et nous ressemblent... Avec
tout ça, il est près de minuit : il serait peut-être temps d'aller
dormir...
- Et on se lèvera à quelle heure?
- On commencera par tout faire comme d'habitude : la
promenade dans le terrain, le bain, etc. On a le temps
jusqu'à 10 h 30.
- Et après...
- Après, on essaiera tous les deux d'avoir le courage
d'Atreyu...
 
Lucas remit de la nourriture aux chats, débrancha le chargeur
du caméscope, et retira de la machine le linge à présent sec.
Il se rasa, comme d'habitude. Puis il éteignit les lumières, à
l'exception d'une petite lampe près de la porte de la
chambre, et il alla rejoindre Saïd, déjà couché, mais qui
semblait songeur.
 
- Lucas, je ne peux pas m'empêcher de penser à demain...
- C'est normal, va. Mais comme il faut que tu dormes, on va
te faire un peu de relaxation : je vais te masser le dos, pour
te détendre; quand ça ira mieux, tu te retourneras, et je
masserai doucement ton visage, pour finir.
 
Lucas lui massa donc les épaules et le dos, non pas avec les
paumes, mais avec les bouts des doigts, pour que ce soit
plus doux. Il fit cela assez longtemps, et ce massage
produisait aussi son effet soporifique sur lui. La respiration
de Saïd devenait plus lente. Quand Saïd se sentit plus
détendu, il se retourna et se coucha sur le dos. Lucas, alors,
lui massa et embrassa très doucement les diverses parties
de son visage ; il lui prodiguait toute la tendresse dont il
était capable, et on aurait dit que Saïd, de son côté, en
faisait d'amples provisions pour des jours inévitablement
plus sombres... Lucas termina en posant longuement ses
lèvres sur le coeur de Saïd, qu'il sentait ainsi vivre.
 
Puis, il remit la couverture sous le menton de Saïd, et se
coucha aussi, pour la dernière fois, la tête contre celle de
Saïd... Et s'il ne s'endormait pas de suite, ce ne serait pas
grave : il savourerait chaque instant encore passé aux côtés
de son frère bien-aimé...