Samedi

 
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	Saïd et Lucas se réveillèrent assez tôt, préoccupés
par ce qui les attendait, mais ils restèrent à faire semblant
de dormir et à se reposer, jusqu'à 8 h 30, prolongeant au
maximum ces moments de chaude tranquillité... Quand ils ne
purent se cacher qu'ils étaient tous deux bien réveillés, ils se
dirent bonjour et se tinrent un bon bout de temps tout près
l'un de l'autre, pour se réconforter. Après tout, il n'y avait rien
qui pressait...
 
Quand Lucas vit sur le radio-réveil qu'il était 8 h 45, il
s'obligea à rompre le charme :
 
- Si on allait faire notre promenade? À notre aise?
- Oui, il est temps. Tu vas toujours y aller sans vêtements?
- Bien sûr, il n'y a pas de raison de changer nos habitudes.
- Mais est-ce que ça vaut bien la peine d'encore te faire
souffrir du froid?
- Je le crois, ne serait-ce que pour expier un peu les péchés
que j'ai certainement commis dans ma vie...
- Toi? Allons donc!
- Mais si. Le péché, ce n'est pas seulement faire du mal,
c'est aussi "rater une occasion d'aimer" ; et comme je ne suis
pas très dégourdi, j'ai dû rater pas mal d'occasions d'être
gentil, sans m'en apercevoir...
- Comme maintenant, par exemple, où tu t'amuses à
décourager tous ceux qui ne te valent pas, et ils sont
nombreux! C'est comme si le premier de la classe racontait à
tout le monde qu'il croyait avoir raté ses examens : tu
imagines la panique chez les autres!
- Tu as raison, j'exagère. Je te promets d'être un peu moins
modeste...
 
Pendant que Saïd mettait le survêtement noir/vert de la veille
au soir, Lucas garnit les assiettes des chats (à nouveau
disparus durant la nuit). D'une part, il regrettait un peu de ne
pas les avoir revus, mais d'autre part cela lui éviterait des
adieux pénibles. Il déversa aussi sur le sol de la cuisine un
plein sac de croquettes, et déposa une casserole d'eau. Puis,
seulement vêtu de son foulard autour du cou, il sortit avec
Saïd. Ce dernier remarqua sur la poitrine de Lucas un peu de
traces du marqueur de la répétition de la veille ; il s'approcha
de Lucas, et avec un peu de salive sur les doigts, il entreprit
d'estomper cette marque dérangeante...
 
Le mistral était complètement tombé, et il faisait huit degrés,
ce qui était très supportable pour Lucas, qui avait connu bien
pire... Ils firent donc la promenade à leur aise. Le sous-bois,
éclairé par le soleil levant, était très joli, avec son mélange
d'ombre et de lumière. Comme chaque fois, ils s'assirent sur
le banc, à mi-hauteur, pour regarder le paysage s'étendant
devant eux. Une partie des montagnes n'était plus visible,
dissimulée par la brume. Lucas fit comme si c'était un jour
ordinaire, et ne s'attarda pas plus que d'habitude. En
contournant la pinède, avant de revenir près de la maison, il
se rappela son ancien chat qui, à cet endroit, chaque fois
que Lucas débroussaillait un mètre carré, venait s'y rouler
pour en "prendre possession"...
 
À 9 h 30, Saïd et Lucas étaient de retour dans la maison.
Lucas prit sa température, comme d'habitude : il avait 34° 7.
Il fit couler le bain, comme les jours précédents, pour lui et
Saïd ; celui-ci n'arrivait pas à le quitter, et resta appuyé
contre lui tandis qu'il remplissait la baignoire. Puis ils prirent
leur bain ensemble, et Lucas lava encore les pieds de Saïd,
comme depuis le premier jour. Quand ils se regardaient, ils
essayaient de sourire : cela aurait été dramatique de se
laisser aller. Puis Lucas s'essuya, et essuya Saïd, en prenant
bien son temps ; Saïd appréciait, et se laissa habiller et puis
sécher les cheveux, comme les autres fois. Lucas lui mit ses
souliers, sa montre, son collier et sa gourmette. Puis il
s'habilla avec les mêmes habits qu'à Marseille, dont la
chemise jaune sans manches, à un bouton. Comme Lucas
savait qu'à l'instant de la mort le corps n'arrive plus à retenir
son contenu, il dit à Saïd qu'il allait aux toilettes. Quand il vit
dans le regard de Saïd son appréhension de rester seul, ne
serait-ce qu'un instant, il lui sourit et dit :
 
- Tu peux y aller aussi, si tu veux, tu prendras les toilettes
normales et moi le WC chimique... Après tout, nous
connaissons chaque cm² de nous, et il n'y a personne pour
se moquer ou faire des remarques désagréables...
 
Saïd sourit, soulagé. Lucas ne s'était jamais attendu à vivre
ce genre de situation ; il ne pouvait se douter qu'elle était,
en fait, nécessaire... Lorsqu'ils eurent terminé cette
"opération", il était 10 h 15. Il restait un quart d'heure...
Lucas comprit que ce ne serait pas bon de rester à tourner en
rond dans la maison :
 
- Si tu veux, on va encore un peu dehors, sur la balancelle
en face de la maison...
 
Saïd acquiesça. Lucas prit le plaid sur le canapé, et alla le
mettre sur la balancelle, qui avait perdu ses coussins depuis
longtemps. Il s'y assit avec Saïd. Il n'avait plus qu'un quart
d'heure à vivre, et sentait le trac monter en lui. Sûr de
l'affection de Saïd, il n'hésita pas à lui demander :
 
- Tu me prends un peu dans tes bras?
- Mais oui, viens...
 
Il mit sa tête sur le coeur de Saïd, qui l'entoura de ses bras.
 
- Tu sais quoi, dit Lucas, je t'entends vivre...
- Oui, ... vivre... si on peut dire!
 
À un moment, Lucas leva les yeux vers Saïd.
 
- On est bien dans tes bras. J'aurais bien voulu être ton
enfant ; ça doit être super...
- Lucas, j'espère bien que si j'ai des enfants un jour, ils te
ressembleront, et que j'aurai plein de petits Lucas...
- Plein de petits Saïd, ce ne serait déjà pas si mal...
 
De temps à autre, Lucas jetait un coup d'oeil discret vers la
montre de Saïd. Quand il fut 10 h 30, il trouva la formule pour
ne pas l'effrayer :
 
- Il serait temps d'aller préparer ton sac de voyage...
 
Ils se levèrent et rentrèrent dans la maison, avec le plaid que
Lucas plia et posa sur le canapé à l'endroit prévu pour sa
tête. Pendant que Saïd, dans la chambre, remplissait son sac
de voyage, Lucas en profita pour installer et allumer le
caméscope, sans que Saïd ne s'en aperçoive. Puis il alla
chercher le marqueur et le cutter dans le bureau, et les
dissimula au pied du canapé, là où il était prévu que Saïd
s'asseye. Enfin, il alla dans la voiture, prendre le couteau
dans le coffre.
 
Quand il rentra, Saïd sortait de la chambre avec son sac prêt
et sa parka. Lucas cacha le couteau derrière son dos ; il
conseilla à Saïd de poser son sac près de la porte, et d'y
mettre l'enveloppe avec la lettre à remettre à Manuel, ainsi
que la clef de la maison. Saïd le fit, mais il avait remarqué
que Lucas avait une attitude inhabituelle.
 
- Qu'est-ce que tu as, derrière ton dos?
- Tu dois t'en douter un peu : le couteau...
- Fais voir...
- Tu es sûr que c'est une bonne idée? Bon, d'accord, je
t'obéis...
 
Lucas présenta à Saïd le petit paquet où était emballé le
couteau, et il commença à le défaire. Lorsque le poignard
apparut, avec son horrible lame froide et inquiétante qu'il
allait falloir enfoncer dans le corps et le coeur de Lucas, ils
eurent tous deux un choc violent. Lucas réussit à se dominer,
en prenant une grande inspiration, mais c'en fut trop pour
Saïd : il se couvrit le visage des mains et éclata en sanglots.
Lucas avait tout prévu, sauf ça! Il laissa choir le couteau sur le
canapé et prit Saïd dans ses bras, le laissant pleurer tant
qu'il voulait. Quand finalement Saïd releva la tête, Lucas lui
essuya ses larmes avec son mouchoir propre, et le laissa s'y
moucher. Puis ils s'assirent sur le canapé, après avoir mis le
couteau sur le sol. Ce fut Saïd qui parla le premier.
 
- Lucas, je n'ai aucune envie de te tuer!
- Et moi, je n'ai aucune envie de mourir, surtout depuis que
je t'ai enfin rencontré!
- Qu'est-ce qu'on va faire?
- Je n'en sais rien. Tu as une idée? Je ferai comme tu
conseilleras.
- On pourrait s'enfuir, bien loin...
- Mais on n'a presque plus d'argent.
- On n'a qu'à revendre la maison.
- Oui, c'est vrai,  je pourrais vite demander à un agent
immobilier de s'occuper de la vendre. En attendant, on
pourrait aller dans le nord, chez mon frère, qui nous
hébergera bien en attendant que la maison soit vendue.
- Et ça nous permettrait de vivre dans des hôtels pendant
assez longtemps pour qu'on nous ne pense plus à nous...
- Mais on oublie ce qui va arriver à ta famille : est-ce que tu
pourras vivre avec ça? Que nous soyons responsables de leur
mort?
- J'avais oublié...
- Tu comprends, leur mort va s'infiltrer entre nous comme un
poison lent, et peu à peu détruire notre affection : un jour tu
te demanderas si cela valait bien la peine de sacrifier leur
vie pour moi.
- Tu as peut-être raison... Mais qu'est-ce qu'on fait, alors?
- Puisque le "plan B" ne marche pas, il faut bien se rabattre
sur le "plan A"...
- J'y arriverai jamais!
- Mais si, il le faut... Souviens-toi du film d'hier, avec Atreyu,
dont nous admirions tous les deux le courage. Tu te souviens,
quand il était prêt à faire 16.000 km à pied pour atteindre
les limites de Fantasia? Et dans la boue, où il s'enlisait
jusqu'aux genoux à chaque pas? Et nous, on n'a qu'une petite
minute difficile à passer...
- Oui, mais c'était un film...
- Et aussi la réalité pour le très jeune acteur Noah
Hatahway, qui était réellement dans cette boue pendant une
bonne partie du film, avec peu de vêtements, et Dieu sait
combien de fois il a dû recommencer ces scènes... Et nous, on
n'en a que pour quarante secondes... Je t'aiderai de mon
mieux, fais-moi confiance, et après je resterai auprès de toi,
tu le sais bien : je ne t'abandonnerai jamais. Et ton chagrin
finira par diminuer : après sept mois et demi, maximum,
puisque tu as environ quinze ans : il suffit de diviser par deux
pour connaître le nombre de mois. Tu te sens un peu mieux?
- Oui...
- Installe-toi à la place où tu étais hier, j'arrive.
 
Lucas alla dans la cuisine, où il détacha quelques feuilles
d'essuie-tout qu'il dissimula dans l'avant de son pantalon, et
il revint près de Saïd, qui s'efforçait de rester calme. Comme
à la répétition, il se coucha sur le dos en travers des genoux
de Saïd, avec la tête à sa gauche. Il était maintenant entre
ses mains, et savait qu'il pouvait lui faire confiance. Il eut
pourtant un dernier souhait :
 
- Saïd, est-ce que tu me permets de t'embrasser, une
première et dernière fois?
- Oh oui, Lucas, bien sûr, viens!
 
Lucas se redressa et ils s'étreignirent ; leurs lèvres se
joignirent, plusieurs secondes, non pas en un baiser
d'adultes, érotique et goulu, mais en un baiser d'enfants,
tendre et léger. Personne n'avait jamais embrassé Saïd ou
Lucas avec affection, et cette sensation nouvelle fit un effet
extraordinaire sur tous deux.
 
- Ah, Saïd! Tu ne peux pas savoir comme je suis heureux,
grâce à toi! Merci!
- Merci à toi aussi, c'était super...
- Je n'ai plus peur, maintenant.
- Moi non plus.
- Alors, allons-y vite...
 
Lucas s'étendit à nouveau sur les genoux de Saïd, son flanc
droit contre l'estomac de Saïd, et son bras droit passé
derrière les hanches de Saïd.
 
- Fais comme à la répétition, ouvre ma chemise.
 
Saïd défit l'unique bouton de la chemise de Lucas, et lui
dénuda le torse. Lucas, de sa main gauche, prit le marqueur
sur le sol près du canapé, et le remit à Saïd. Celui-ci, comme
la veille, repéra le milieu du sternum et le creux entre les
côtes voisines, où il fit un trait au marqueur bleu. Pendant
qu'ensuite Saïd déposait le marqueur à ses côtés, Lucas
avait ramassé le cutter, dont il dissimulait la lame au creux
de sa main, ne présentant que le manche à Saïd.
 
- Avec le cutter, tu fais plusieurs fois semblant, au-dessus
du trait ; puis, quand tu seras prêt, tu me diras "j'y vais", tu
prendras une inspiration, et tu appuieras bien fort pour
traverser du premier coup.
- On a oublié l'essuie-tout...
 
Lucas remit le cutter à Saïd, qui avait eu le temps de
s'habituer à son aspect ; il retira l'essuie-tout dissimulé dans
l'avant de son pantalon et le posa sur son estomac. Saïd fit
comme Lucas lui avait conseillé ; il fit trois fois le geste, puis
dit :
 
- Attention, j'y vais.
 
Lucas retint aussi sa respiration et concentra son regard sur
le visage de Saïd. Celui-ci, d'un geste déterminé et rapide,
reste de son entraînement au GPA, fit une incision sur la
poitrine de Lucas, suivant le trait de marqueur.
 
- Lucas!? Tu as eu mal?
- Ça a juste pincé, une fraction de seconde, mais
maintenant je ne sens plus rien. Dis-moi, quelle forme a la
plaie? Allongée ou ovale?
- Ovale, et c'est curieux : ça ne saigne pas...
- C'est parce que tu as traversé la peau du premier coup. Tu
peux déposer le cutter, c'est terminé. Tamponne juste un peu
l'intérieur de la plaie avec l'essuie-tout, et on n'en aura plus
besoin. Tu ferais un bon chirurgien...
 
Lucas profita de ce que Saïd était absorbé par cela, pour
ramasser le poignard, de sa main gauche. Lucas mentit
effrontément :
 
- Le plus dur est fait, Saïd, et je vais t'aider pour le reste :
je vais mettre moi-même le couteau dans l'ouverture, tu
n'auras qu'à reprendre le manche, et appuyer, avec le même
système que tantôt : tu retiens ta respiration et tu y vas ; tu
n'as plus besoin de me prévenir.
 
Lucas, tout en dissimulant le plus possible la lame dans le
creux de sa main, ce qui n'était pas facile à cause de son
doigt paralysé, porta le couteau à hauteur de la plaie. Il
savait que la moindre hésitation de sa part risquait de faire
perdre tout courage à Saïd. Il tourna la lame de façon à ce
qu'elle ne se coince pas entre les côtes, et introduisit la
pointe dans la plaie. Il ressentit comme une piqûre.
 
- Prends le manche, Saïd, dans tes deux mains, comme hier,
et ne traîne pas car la pointe me fait mal...
- Oui, Lucas...
 
Lucas garda ses doigts à l'arrière de la lame, pour éviter à
Saïd de trop la voir, et comme pour le cutter, il concentra son
regard sur le visage de Saïd, pendant que celui-ci prenait le
manche en mains. Saïd, sachant que Lucas souffrait, n'hésita
guère : il prit une inspiration et appuya brièvement sur le
manche ; le couteau pénétra d'environ deux centimètres.
 
- Lucas! Comment tu vas?!
 
Lucas, sans penser que sa vie se terminait, ne se préoccupait
que de Saïd, et voulut le rassurer :
 
- Comme celui qui tombait du cinquantième étage, en
passant devant la fenêtre du vingt-cinquième : jusqu'ici, ça
va...
 
Ils échangèrent un léger sourire empreint de tristesse. Lucas
ajouta :
 
- Vas-y, mon frère chéri, continue...
 
Lucas écarta ses doigts qui cachaient encore la lame, et posa
la main sur le genou droit de Saïd, afin de ne pas gêner la
suite. Saïd, sachant que Lucas ne risquerait encore rien à
l'enfoncement suivant, prit une inspiration et appuya de
nouveau sur le poignard, mais ce fut suffisant pour entamer le
coeur. Lucas réussit à réprimer un sursaut, mais il savait que
c'était la fin ; il voyait des étoiles devant les yeux.
 
- Saïd! Le coeur est touché, ... je ne pourrai plus te parler
longtemps... Adieu, Saïd, adieu mon frère bien-aimé... Je
continuerai à t'aimer ... pour l'éternité...
 
Saïd eut un sanglot. Il sentait sur sa hanche la main de Lucas
qui se crispait, et il réalisa qu'il souffrait : à chaque
battement, le coeur se blessait un peu plus sur la pointe du
couteau qui l'avait pénétré. Et Lucas attendait son bon
vouloir, comme quand il était étendu sur le cactus. Il fallait lui
éviter de souffrir plus longtemps. D'une voix pleine de
douceur et de regret, Saïd lui murmura tendrement :
 
- Adieu, mon Lucas...
 
Saïd sentit sur sa hanche la main de Lucas qui le tapotait
doucement, en guise de réponse, comme pour dire : "ne t'en
fais pas, mon frère adoré, continue". Saïd, avec un sanglot
déchirant, appuya résolument sur le couteau. Aussitôt il
comprit : il pouvait sentir le corps de Lucas se détendre
progressivement ; la main sur sa hanche glissa doucement. Il
regarda Lucas : dans la mort, il continuait à lui sourire, avec
exactement la même expression que sur la photo dans la
voiture au Grau du Roi...
 
Saïd ne parvenait pas à détacher son regard des yeux de
Lucas, ... ses beaux yeux verts, ... immobiles à jamais...
 
 Il sentit en lui un immense vide, où plus rien n'avait
d'importance.
 
Puis, en abaissant son regard sur la poitrine de Lucas, il vit
un petit point rouge vers le bas du sternum, et il se souvint :
c'était la trace d'une épine du cactus, quand Lucas, il y avait
à peine trois jours, avait accepté de souffrir pour lui, pour
prouver qu'au moins une personne au monde l'aimait, et
maintenant c'était fini à jamais... De grosses larmes lui
montèrent doucement aux yeux, mais il avait trop pleuré il y a
quelques minutes. Il sentit un énorme chagrin silencieux
l'envahir, mêlé de désespoir...
 
~ ~ ~
 
Lucas ne s'était pas senti mourir : il avait quitté son corps
juste avant que Saïd n'enfonce le couteau à fond. Il était
déconcerté ; il avait toujours cru que, une fois mort, on restait
longuement près de son corps, parfois même jusqu'à
l'enterrement ; or, il s'en éloignait à toute allure, comme dans
une cheminée sans fin.
 
Brusquement, il se retrouva dans un endroit imprécis, sans
décor, face à de nombreux enfants, dont il en reconnaissait
certains, notamment ceux qui étaient morts à l'époque où ils
venaient jouer chez lui dans les Ardennes. Il y avait aussi des
animaux : des chats, des chiens. Il reconnut ses deux anciens
chats, ainsi que Roxy, le chien de Manuel, mort quelques
mois plus tôt, et qui avait dans sa gueule une grosse pomme
de pin, qu'il allait falloir lui lancer et relancer... Tous et toutes
considéraient Lucas avec chaleur et une bienveillance
tranquille, contents d'avoir quelqu'un de plus qui les aimerait
à coup sûr ; Lucas devina qu'il ne s'ennuierait pas, et serait
bien avec eux. Il allait s'en approcher, quand un cri de
détresse se fit entendre. Ce n'est pas parce que Lucas était
mort qu'il était soudainement devenu plus futé... Un peu
bêtement, il demanda :
 
- Qu'est-ce que c'est?
 
Quelqu'un lui mit la main sur l'épaule : c'était un garçon d'une
quinzaine d'années, au visage triangulaire, avec des cheveux
qui lui retombaient sur le front en mèches noires, bouclées
aux extrémités ; avec ses yeux gris-bleu, il ressemblait
beaucoup à Saïd. Il dit :
 
- C'est Saïd...
- Oh non...
 
Lucas était plus qu'inquiet. En un instant, il se retrouvèrent
tous autour de Saïd, toujours assis sur le canapé, avec le
corps de Lucas en travers de ses genoux. Saïd avait réalisé
qu'il avait arrêté un coeur qui ne battait que pour lui, et se
laissait aller au désespoir, en hurlements de douleur et de
révolte, entrecoupés d'imprécations en arabe à l'adresse du
caméscope qui enregistrait toujours pour le GPA... Lucas était
consterné.
 
- Qu'est-ce qu'on peut faire? demanda-t-il autour de lui.
 
Il regarda ceux qui l'entouraient, mais il n'y eut pas de
réponse : tous se contentaient de lui sourire, comme à un
enfant qui a dit une bêtise. Lucas, un peu interloqué, se dit
qu'ils devaient savoir quelque chose que lui ignorait...
 
À ce moment, Saïd se calma subitement. Il leva les yeux et
regarda lentement autour de lui.
 
- Lucas! Je sais que tu es là, comme tu l'as promis. Je ne
veux plus vivre dans ce monde de méchanceté où on oblige
quelqu'un à tuer son seul ami. Je veux venir avec toi, et rester
avec toi, pour toujours. Je veux vivre avec les anges, ceux qui
te ressemblent. Pardonne-moi pour ce que je vais faire, je
n'en peux plus, je deviens fou...
 
Saïd entreprit alors de retirer son sweat à capuche. Lucas,
horrifié, comprit : Saïd allait retirer le couteau de son coeur
pour le plonger dans le sien!!! On ne pouvait pas laisser faire
ça! Saïd allait se retrouver dans l'autre monde, mais ils
seraient séparés, et pour longtemps! Lucas, en plein désarroi,
regarda ceux qui l'entouraient :
 
- Je vous en supplie, qu'est-ce que je peux faire???
 
Les autres continuaient à lui sourire, bêtement pensa Lucas.
Entre-temps, Saïd enlevait cette fois son T-Shirt ; dans un
instant il allait se retrouver torse nu, et il serait trop tard.
 
Le même garçon que tout à l'heure mit alors sa main sur
l'épaule de Lucas, et lui dit en souriant légèrement :
 
- Vas-y, Lucas, ramène-nous ton ami. Il a raison : sa place
est parmi les anges...
 
L'instant suivant, Lucas se retrouva dans son corps, juste à
temps : Saïd avait fini de se dévêtir et avançait la main vers
le couteau. Lucas ramena son bras gauche, toujours sur le
genou de Saïd, et arrêta le geste de ce dernier, tout surpris.
 
- Lucas, mon Lucas! Tu n'es pas mort?!
 
Lucas ne lui laissa pas le temps de réaliser que, dans ce cas,
il faudrait reprendre l'opération...
 
- Si, si, je suis mort. Tu n'auras pas à recommencer à jouer
du couteau... Tiens, regarde ma main gauche : tous les doigts
fonctionnent, maintenant.
 
Il fit jouer ses doigts, y compris l'ancien doigt paralysé. Saïd
ouvrait de grands yeux.
 
- Et tu es revenu, pour moi?
- Oui, pour toi, pour te conduire vers les anges, si tu veux.
- Et on sera toujours ensemble?
- Pour l'éternité...
- Chouette! Et on fait comment? Tu vas me tuer, à ton tour?
- Non, va! Ce sera bien plus simple, tu ne sentiras rien : tu
as déjà bien assez souffert comme ça! Tu n'auras qu'à mettre
ta tête sur ma poitrine et puis fermer les yeux...
- Oh oui, tout de suite! Je te retire le couteau?
- Non, il doit rester : c'est aussi un des acteurs du drame.
 
Saïd se recula un peu et coucha sa tête sur la poitrine de
Lucas, lui entourant les côtes de ses bras. Lucas lui mit la
main droite sur les cheveux et la gauche sur le dos.
 
- Tu es prêt? On ferme les yeux tous les deux?
- Oui, Lucas...
- Alors, on y va.
 
L'instant d'après, ils se retrouvèrent ensemble mais seuls, à
regarder leurs corps sur le canapé.
 
- T'avais raison, j'ai rien senti! dit Saïd.
- Oui, je te devais bien ça.
- Et maintenant, qu'est-ce qui va arriver?
- Je ne sais pas. Tout à l'heure, j'étais entouré de plein
d'enfants, mais il n'y a plus personne. On n'a qu'à attendre,
on peut leur faire confiance, ils savent mieux que nous ce
qu'il faut faire.
 
À cet instant, le garçon qui ressemblait à Saïd réapparut
devant eux, et leur prit une main à chacun. Ses traits fins
étaient éclairés par un sourire irrésistible. De tout son être
émanait une extraordinaire gentillesse, mais aussi une vive
force de caractère. Saïd le considérait avec ravissement :
encore quelqu'un qui l'aimerait et qu'il pourrait aimer.
Toujours aussi franc, il lui demanda :
 
- C'est toi, Dieu?
- Non, pas tout à fait ; je m'appelle Dominique. Dieu, c'est
en partie toi, Saïd ; et c'est aussi toi, Lucas. Tous ceux qui
s'aiment aussi fort font partie de Dieu.
- Et toi?
- Moi aussi, car j'ai beaucoup aimé les autres, et j'étais
triste quand je ne leur servais à rien.
- Comme Lucas?
- Oui, Saïd, comme Lucas ; mais Lucas a encore souffert plus
que moi. Moi, presque tout le monde m'aimait, tandis que
Lucas, tout le monde l'exploitait, sans l'aimer, et il ne s'en
apercevait même pas! Il ne t'a pas raconté l'histoire du jeune
qu'il avait adopté...
- Il n'y avait pas de quoi être spécialement fier, ... dit Lucas,
tristement.
- Pourquoi, qu'est-ce qu'il y a eu? demanda Saïd.
- Ce jeune était un délinquant, dont plus personne ne
voulait. Souvent, par exemple, il volait pour jouer au flipper.
Ainsi, après l'adoption, quand il habitait chez Lucas, il volait
et revendait tout ce que Lucas possédait, lui vidait son
compte avec sa carte bancaire, et a même fait cambrioler
l'habitation par ses copains, toujours pour avoir de l'argent.
Lucas lui pardonnait et continuait à l'aimer, car il savait que
ce jeune avait été "dressé" à voler par ses parents, depuis
qu'il était tout petit, pour qu'ils puissent s'acheter de
l'alcool... Et à 18 ans, ce jeune est parti, et n'a plus jamais
donné de nouvelles à Lucas, qui en a été très triste.
- Il y avait une raison pour que Lucas souffre autant? Il est
tellement gentil...
- Oui, car Lucas n'est pas n'importe qui, et il n'est pas venu
sur terre n'importe quand : il est né juste cent ans après moi,
et il est mort juste deux mille ans après la naissance du
Christ. Ce n'est pas un hasard, car toi et lui, vous avez une
mission spéciale à remplir, si vous l'acceptez.
- On accepte, hein Lucas?
- Bien sûr, Saïd. Servir à quelque chose, c'est ce qu'il y a de
mieux. Dis-moi, Dominique, ces derniers jours que j'ai passés
avec Saïd, je ne lui ai pas raconté trop de bêtises? Je ne l'ai
pas trop aimé?
- On n'aime jamais trop ; même Dieu ne nous aime que
juste assez, et nous sommes loin de l'égaler. Par contre, il
arrive que l'on aime mal, qu'en fait on n'aime pas l'autre,
mais soi-même. Rassure-toi, Lucas, ça n'a pas été ton cas. Et
pour les "bêtises", tu étais seulement un peu incomplet, par
manque de temps, et par crainte d'ennuyer Saïd. Et si tu n'as
pas le sens de la répartie, c'était justement pour que tu aies
le temps de réfléchir ... avant de dire une bêtise!
- Tu étais avec nous tout ce temps-là? demanda Saïd.
Même quand j'ai demandé des choses ... un peu "spéciales"
à Lucas?
- Oui, mais comme Lucas te l'a expliqué, tant que c'est
l'expression d'une affection sincère, il n'y a rien de mal. Et tu
avais tellement besoin de preuves d'affection que cela
n'aurait pas été bien que Lucas te le refuse : il aurait négligé
une occasion d'aimer. Et parfois le refus d'un geste
d'affection peut être dramatique : le jeune, se croyant rejeté
à tout jamais, se suicide, comme Lucas y fait allusion dans sa
chanson sur le suicide des jeunes ; il avait refusé un jour un
geste d'affection bien plus banal à un autre jeune, au nom
de l'idée qu'il se faisait de la "morale", oubliant que la
charité et la gentillesse sont bien plus importantes, et le
jeune s'est suicidé... Et avec toi, Lucas n'a pas voulu refaire la
même erreur : vous n'avez donc rien fait de "mal".
- Et quand j'ai fait se coucher Lucas sur le cactus?
- Ça, c'était moins bien. Mais seul Lucas aurait pu te
pardonner... s'il en avait été malheureux, mais il t'aimait plus
que son propre bonheur.
- Tu sais, Dominique, Lucas est formidable!
- Ne t'en fais pas, tu lui ressembles : à deux vous faites la
paire... Maintenant je vais vous expliquer ce qu'on attend de
vous. Personne n'a eu un rôle aussi important que le vôtre
depuis deux mille ans, et vous aurez l'aide de Dieu et de
tous ceux qui sont déjà au Ciel, y compris la possibilité de
vous opposer par tous les moyens aux forces du Mal. Mais
pour commencer, il faut vous occuper de Manuel, qui est à
présent en route pour aller chez vous, en principe pour
conduire Saïd prendre le train à Avignon, et qui risque d'avoir
un trop grand choc. Je vous expliquerai la suite plus tard.
Allez donc l'attendre dans le chemin en lacets qui traverse le
bois, et expliquez-lui le rôle essentiel qu'il aura à jouer.
- Oui, Dominique, on y va. Tu viens, Lucas?
 
~ ~ ~
 
Lucas et Saïd apparurent dans le virage le moins étroit de
cette petite route, afin que Manuel ait bien le temps de les
apercevoir. Ils avaient toujours les mêmes habits (ou peu
d'habits dans le cas de Saïd) que lorsqu'ils étaient morts ;
cela allait devenir des éléments propres à leur image. Lucas,
de plus, avait conservé la plaie béante à la poitrine. Leurs
corps avaient des nouvelles propriétés et ne sentaient plus
le froid ni la chaleur, ni la fatigue, ni la douleur.
 
Manuel, qui montait la route en lacets, avec sa R5, fut bien
étonné, au détour d'un virage, d'apercevoir Lucas, censé être
à l'hôpital, avec près de lui un jeune Nord-Africain, torse nu
avec juste un collier en or, qu'il était censé aller chercher à la
maison de Lucas. Il s'arrêta auprès d'eux, bien décidé à avoir 
des explications, surtout si on l'avait fait venir pour rien.
Lucas ouvrit la portière de droite.
 
- Bonjour, Manu. Ne sois pas trop surpris, on va t'expliquer
ce qui arrive ; tu auras du mal à le croire.
 
Lucas s'assit sur le siège avant droit, tandis que Saïd
s'installait à l'arrière. Lucas convainquit Manuel de garer sa
voiture sur le côté du chemin, et de couper le moteur, ce qu'il
fit. Puis Manuel demanda :
 
- Alors, on ne t'a pas opéré?
- Si, justement... et je n'ai pas survécu à "l'opération"...
- Quoi?!
- Oui, Manu, ne te fâche pas, mais c'est vrai : je ne suis
plus de ce monde, et Saïd non plus. Tu n'as rien remarqué de
curieux? Tu vois Saïd assis à l'arrière : comment a-t-il fait pour
s'y mettre alors que tu n'as pas de portières à l'arrière et que
je n'ai pas basculé le siège?
 
Manuel resta interloqué. Lucas lui mit une main sur l'épaule,
ce qu'il n'aurait jamais osé faire de son vivant. Et il lui parla
avec une assurance tranquille dont il n'avait pas non plus
coutume, avec Manuel qui le mettait toujours mal à l'aise à
cause de sa tendance à s'emporter.
 
- Tu vas nous trouver, Saïd et moi, dans la maison, sur le
canapé, morts tous les deux. Nous sommes venus à ta
rencontre pour t'éviter le choc de cette surprise. Peut-être
que ceci te convaincra : comment veux-tu que je vive avec ça :
 
Lucas ouvrit sa chemise et montra la blessure béante et
profonde à hauteur du coeur. Manuel en resta sans voix.
 
- Tu veux faire comme l'apôtre Thomas, et y mettre ton
doigt?
- Non, non.
 
À l'arrière, Saïd s'amusait beaucoup du trouble de Manuel.
Lucas demanda à Manuel de redémarrer et de tous se rendre
à sa maison. Durant les quelques minutes que cela prit, il lui
expliqua l'essentiel de ce qui s'était passé. Arrivés devant la
maison, tous trois descendirent de voiture. Manuel entra
dans la maison, contourna le canapé qu'il voyait de l'arrière,
et ses derniers doutes s'envolèrent : Lucas était étendu avec
un couteau planté dans le coeur, en travers des genoux de
Saïd, lui-même couché sur la poitrine de Lucas, et en même
temps Lucas et Saïd se trouvaient à côté de lui...
 
- Mais alors, tu es "saint"? dit Manuel à Lucas.
- En quelque sorte, et Saïd aussi, il ne faut pas l'oublier : il
n'a pas eu une vie heureuse et a beaucoup souffert avant de
m'accompagner au Ciel. Bon, va dans la cuisine, et prends-toi
une barre chocolatée dans le tiroir, pour te remettre un peu ;
entre-temps, tu peux lire ce mot que je t'avais préparé hier
soir, sans savoir ce qui allait arriver à Saïd.
 
Lucas prit l'enveloppe déposée sur le sac de Saïd et la tendit
à Manuel ; celui-ci lit la lettre, tout en mangeant le chocolat.
Lucas éteignit le poêle à pétrole et posa le sac de Saïd sur le
canapé, aux pieds de son ancien corps, et mit la parka sur le
dossier du canapé. Il dit à Saïd :
 
- Tu vois, on a été bien inspirés d'aller aux toilettes tous les
deux : nous n'avons rien sali, et il n'y aura pas lieu de nous
nettoyer : on pourra rester exactement comme nous sommes
morts.
- Oui, Lucas, et c'est très important pour la suite.
 
Manuel, qui était un peu lent pour la lecture, releva enfin la
tête de sa lettre, et dit :
 
- C'est dingue, cette histoire! Et on fait quoi, maintenant???
- Pour commencer, tu rebobines la cassette dans le
caméscope de ton père, là en face du canapé : toute la scène
est enregistrée, avec Saïd qui me tue malgré lui, puis mon
retour, et enfin notre départ à tous deux. Dès que tu
rentreras chez toi, il faudra que tu en fasses des copies, pour
les agences de presse, et il faudra les leur faire parvenir au
plus tôt. Il faudra faire pareil pour les principales chaînes de
télévision.
- Mais comment je fais pour avoir les adresses?
- Par le Minitel. Je vais regarder, pendant que tu t'occupes
du caméscope.
 
Lucas alla s'installer à l'ordinateur, avec Saïd auprès de lui. Il
ne pensait pas qu'il aurait encore jamais eu à se servir de
l'ordinateur après son décès! Il alluma le modem et lança
l'émulateur Minitel. Il découvrit l'AFP et Reuter à Marseille, et
l'AFP aussi à Montpellier. Il nota aussi les adresses
parisiennes des télévisions. Puis il éteignit l'ordinateur et
porta à Manuel le papier avec les renseignements.
 
- Voilà. Tu téléphoneras à tous ceux-là, en leur disant que tu
possèdes une cassette de l'assassinat d'un compositeur
français par un enfant envoyé par le GPA, et qu'ensuite cet
enfant est mort aussi, de chagrin d'avoir tué celui qui était
devenu son meilleur ami. Tu n'as pas besoin d'en dire plus ;
le reste, il le découvriront bien sur la bande. Tu leur diras que
les copies des cassettes sont disponibles chez toi ; ne
t'amuse pas à courir à Marseille et Paris pour les porter: ils
ont des correspondants dans la région, qui s'en chargeront.
Tu leur diras aussi qu'ils peuvent nous photographier et filmer,
ici, tant qu'ils le veulent. Il faudra qu'il y ait quelqu'un ici pour les
recevoir, toi de préférence, et quelqu'un chez toi pour les
cassettes, par exemple ta mère. Ce n'est pas la peine de
prévenir la presse : les agences s'en chargeront. Quant aux
gendarmes, pas un mot! Il faut absolument éviter qu'on nous
touche. Je sais que tu as de l'autorité, et n'hésite pas à t'en
servir ; l'enjeu est trop important, et au besoin nous te
donnerons un coup de main. D'accord?
- Ça va. Mais comment je fais pour faire autant de copies
en si peu de temps : c'est chaque fois une demi-heure, et je
devrai d'abord attendre 14 heures que les magasins ouvrent
pour acheter des cassettes vierges...
- Tu as raison. On va s'en occuper de suite. C'est trop
important : il faut que cela passe dans les journaux télévisés
de ce soir. La symbolique doit être respectée. Le Christ est
mort un vendredi ; nous, qui sommes venus après lui, sommes
morts "un jour" plus tard, le samedi, et il faut que cela se
sache donc aujourd'hui.
 
Lucas alla dans la chambre, où il remisait les cassettes vidéo
qu'il enregistrait ; il en revint avec une demi-douzaine : des
épisodes de "sauvés par le gong", qu'il déposa en tas sur la
table-bureau de la pièce voisine du salon. Puis, il dit à
Manuel :
 
- Maintenant, mets la cassette du caméscope au-dessus
des autres.
 
Manuel obéit. Lucas et Saïd s'approchèrent et mirent chacun
une main sur le tout, pendant quelques instants.
 
- Voilà... Tu as maintenant six copies, ce sera suffisant.
Mets l'original en sécurité dans le coffre de tes parents, chez
toi.
- Comment tu as fait?!
- Manuel, Saïd et moi avons reçu tout pouvoir pour mener à
bien la mission qui nous été confiée, et si pour cela il nous
faut déplacer une montagne, nous le ferons! Rien ni personne
n'aura la possibilité de s'y opposer délibérément.
- Je suis soufflé! Je ne te connaissais pas comme ça, aussi
sûr de toi...
- Tu ne m'en as pas donné souvent l'occasion, Manuel, au
contraire, souviens-toi...
 
Manuel ne répondit rien, il ne savait que trop à quoi Lucas
faisait allusion : à ces années où il prenait un malin plaisir à
brimer un Lucas qui ne pensait qu'à lui venir en aide, et qui
acceptait toutes les humiliations en silence... Il sentit qu'il
avait l'occasion de se racheter.
 
- Et pour l'enterrement, on fait comment? Il faudra bien
qu'on vous déplace...
- Ne t'en fais pas : il n'y aura pas d'enterrement, mais
j'aurai besoin des services de l'entreprise de Pompes
Funèbres de ton père pour un "transport de corps", cette
nuit, vers Paris, mais avec le canapé, sans nous toucher, ni
toucher à quoi que ce soit qui se trouve sur le canapé : sac
de Saïd, parka, marqueur, cutter, essuie-tout, vêtements que
Saïd à enlevés quand il a voulu se tuer. Comme le canapé est
en fait constitué de trois fauteuils simplement juxtaposés, il
faudra que ton père construise un cadre en bois pour les
maintenir solidement en place. Il faudra donc qu'il vienne cet
après-midi prendre des mesures, et il aura jusqu'à 21 heures
pour le fabriquer et se reposer en vue du voyage de cette
nuit.
- Mais comment je vais lui raconter ça!?
- Je vais préparer le terrain...
 
Lucas décrocha le téléphone et appela Marc, le père de
Manuel ; comme il était passé midi, il était chez lui.
 
- Allo, Marc? C'est Lucas. Vous me reconnaissez?... Je voulais
que vous en soyez sûr... Mon opération? Elle s'est très mal
passée, et c'est pour ça que je vous appelle, et je vous
demanderai, pour une fois, de m'écouter sans m'interrompre
ni vous laisser interrompre par votre épouse. Voilà : Manuel
n'est pas à Avignon, il est chez moi; il va rentrer, avec une
cassette vidéo, qu'il faudra regarder de suite ; dépêchez-
vous de manger avant que Manuel ne rentre, après cela vous
n'aurez peut-être plus très envie... Sur la cassette, il y en a
pour vingt minutes, au sujet de mon "opération" qui a très
mal tourné, et à cause de laquelle j'ai absolument besoin de
vous cet après-midi. Ne me posez pas de questions, ne me
retéléphonez pas ; la cassette et Manuel vous expliqueront
tout. Une dernière chose, Marc : j'ai revu votre chien Roxy, et
il va très bien ; vous comprenez ce que j'essaie de vous
dire?... Vous en saurez plus avec la cassette. Adieu Marc, et
merci.
 
Lucas raccrocha et se tourna vers Manuel :
 
- Je crois que j'en ai assez dit pour que tes parents
acceptent de regarder la cassette aussitôt que tu seras
rentré. S'ils te posent des questions avant, tu leur réponds
franchement que je suis mort avant mon coup de téléphone,
vers 11 heures ce matin, et que ça se trouve sur la cassette,
inutile d'en dire davantage. Une dernière chose : dès que tu
arrives chez toi, débranche le téléphone pour ne pas être
dérangé...
 
Lucas téléphona ensuite à son frère, dont il savait le
téléphone être toujours sur répondeur, et l'avertit simplement
de regarder le journal télévisé de 20 heures.
 
Puis il emmena Manuel vers la table-bureau, et lui remit le
paquet de lettres à envoyer à ses connaissances et à son
frère ; il lui désigna la lettre à glisser dans la boîte de ses
voisins, en bas de la route, à propos de Grochat ; il mettrait
lui-même celle dans la boîte des propriétaires d'Aline, située
à côté de la sienne car leur chemin d'accès était trop long et
en trop mauvais état pour le facteur. Lucas mit dans un sac
d'hypermarché les cassettes vidéo, et les lettres à poster ; il
donna le tout à Manuel, et tous trois sortirent de la maison,
que Manuel ferma à clef.
 
Près de la R5, Lucas avertit Manuel :
 
- Quand tu regarderas la cassette avec tes parents,
prépare-toi à des scènes éprouvantes, mais il faudra
regarder jusqu'au bout...
- Compte sur moi. Bon, il faut que j'y aille, maintenant.
Alors, salut.
- Manu... C'est la dernière fois que tu peux nous voir ; tu
pourrais peut-être au moins serrer la main à Saïd...
- On ne se reverra plus?
- Plus jamais en ce monde, à part nos corps sur le canapé...
 
Manuel, un peu décontenancé, accepta de leur serrer la main,
avant de démarrer. Lucas et Saïd regardèrent la voiture
s'éloigner.
 
- Il n'est pas très affectueux, ton copain, dit Saïd.
- Oui... S'il pouvait redevenir comme à ses 14 ans...!
 
Ils firent quelques pas à l'extérieur de la propriété, jusqu'aux
boîtes aux lettres, et mirent le pli pour le propriétaire d'Aline.
 
- On fait quoi, maintenant? demanda Saïd.
- Je ne sais pas ; on attend... Ça me fait tout drôle d'encore
marcher sur ce chemin, de sentir le sol sous les pieds, l'air
tiède sur le visage, et de regarder ce panorama.
- Moi aussi, j'ai du mal à croire qu'on n'est plus vivants...
- Tu te rends compte qu'il y a à peine une heure et demie,
on était en plein drame, et maintenant quelle paix! Tous nos
ennuis sont finis, et je pourrai rester avec toi...
- Et je ne deviendrai jamais un adulte bête et méchant,
comme tu disais...
- Oui, tu resteras toujours un enfant, que tout le monde
aimera. Toi qui avais peur de devenir moins beau en
grandissant, tu n'as plus à t'en faire! J'espère simplement
que nous serons à la hauteur de la mission qui nous attend.
- Jusqu'ici, tu t'en es bien sorti, avec Manuel qui n'avait pas
l'air commode...
- Oui, quelle différence avec ceux que j'ai vus au Ciel, tout à
l'heure, ils étaient tous si gentils. J'aimerais retourner auprès
d'eux avec toi, mais je ne sais pas comment faire.
 
À ce moment, Dominique réapparut auprès d'eux et dit :
 
- Je vais vous apprendre comment faire..
 
Saïd était ravi de le revoir et l'entoura de ses bras ; en
souriant, il dit à Lucas :
 
- Tu n'es pas jaloux? Je ne voudrais pas que tu aies de la
peine...
- Mais non ; moi aussi j'aime bien Dominique, mais je n'ose
pas le montrer...
- Tu as tort, Lucas, dit Dominique ; dans notre monde il ne
faut plus cacher l'amour qui règne entre nous : personne n'est
plus là pour en rire grassement, avec des sous-entendus
malveillants. Viens me rejoindre aussi...
 
Lucas n'hésita plus, et partagea le bonheur de Dominique et
Saïd.
 
- Maintenant, on va retrouver les autres, dit Dominique. On
ne peut plus rien faire, ici, tout dépend de Manuel et de ses
parents...
 
Ils disparurent tous trois des regards de ce monde et allèrent
rejoindre ceux qui les attendaient avec impatience dans
l'autre...
 
~ ~ ~
 
Chez lui, Manuel avait dû couper court, assez fermement, aux
questions de ses parents, se contentant de dire que Lucas
était mort, et qu'ils allaient voir comment et pourquoi dans la
cassette, et tant pis si cela leur faisait rater les sacro-saintes
informations de 13 heures...
 
Plus tard, lorsqu'ils eurent terminé de regarder
l'enregistrement, Manuel et ses parents restèrent comme
assommés, partagés entre l'horreur, les larmes et la
stupéfaction. Jamais il n'auraient pu imaginer que Lucas
terminerait sa vie ainsi, ni qu'il reviendrait pour leur confier
une mission de première importance. Pour être libres l'après-
midi, ils acceptèrent de faire passer l'intérêt de leur
commerce au second plan, et de faire confiance à la
vendeuse.
 
Manuel contacta les agences de presses et les chaînes de
télévision, leur indiquant son adresse où ils pourraient se
procurer la cassette ; sa mère s'occuperait d'accueillir les
délégués des agences de presse. Ils les renseigna aussi sur
la possibilité de filmer et faire des photos sur place. Il prévint
quand même le journal régional. Puis il se rendit à la maison
de Lucas, attendant les journalistes, dans sa voiture, car à
l'intérieur de la maison cela aurait été trop dur, surtout que
Manuel commençait enfin à se rendre compte qu'il avait raté
l'occasion d'une amitié hors du commun. Et il avait quitté
Lucas sur une banale poignée de mains! Quelle différence
avec l'extraordinaire affection, visible sur la cassette, entre
Lucas et Saïd!
 
Marc, le père de Manuel, avait averti deux de ses ouvriers de
se tenir prêts, malgré qu'on soit samedi après-midi, pour un
transport de corps exceptionnel au soir, vers Paris. Il ne
savait pas où exactement, mais après avoir vu sur la cassette
la résurrection de Lucas, et appris son retour sur terre pour
donner ses instructions à Manuel, il ne pouvait plus que faire
confiance et attendre un signe. Il se rendit à la maison de
Lucas, pour prendre les mesures du cadre devant solidariser
les trois fauteuils composant le canapé. De par son métier, il
était habitué à voir des morts, parfois dans un état
épouvantable après un accident, mais il eut du mal à
maîtriser son émotion quand il vit le spectacle de Saïd et
Lucas, unis dans l'amitié et dans la mort, et quelle mort! Il
remarqua une curieuse odeur dans la pièce, ou plutôt un
parfum étrange, et il en fit la remarque à Manuel ; plus tard,
sa femme lui apprit que c'était un privilège accordé à de
rares personnes : "l'odeur de sainteté", qui n'était pas
qu'une façon de parler.
 
~ ~ ~
 
Au soir, les journaux télévisés diffusèrent la cassette, dans
son entièreté : c'était le scoop du siècle à ne pas rater. Des
millions de téléspectateurs, pourtant habitués aux horreurs
quotidiennes du JT, se retrouvèrent véritablement en état de
choc, horrifiés et révoltés, émus et stupéfaits, mais prenant
peu à peu conscience de l'importance et des conséquences
de l'évènement, remettant en cause leurs conceptions mêmes
d'une existence purement matérialiste.
 
À Paris, à l'archevêché, le Cardinal Jean-Luc Muriger, comme
tant d'autres, avait assisté aux éprouvantes scènes
successives de la cassette : Saïd qui éclatait en sanglots en
voyant la sinistre réalité du couteau ; la nécessité d'obéir au
GPA suite aux menaces sur la famille de Saïd ; la touchante
affection entre Saïd et Lucas, exprimée dans leur première et
dernière étreinte ; puis vint la lente exécution de Lucas, dont
l'horreur fut encore pire pour les spectateurs que pour Lucas
et Saïd eux-mêmes qui avaient leur immense affection pour
les soutenir, et des milliers de personnes se sentirent mal ;
on vit la mort de Lucas, accompagnée de la détresse infinie
de Saïd ; puis il y eut la longue scène déchirante des cris de
douleur et de désespoir de Saïd, insupportable pour la
majorité des spectateurs, aboutissant en l'appel à Lucas et la
volonté de se suicider ; au moment où les spectateurs,
épouvantés, s'attendaient au pire : voir cet enfant en larmes
se tuer devant leurs yeux, il furent stupéfaits : Lucas revenait
à la vie, arrêtant le geste de Saïd, et emmenait le pauvre
enfant avec lui, loin de ce monde de haine viscérale, "vers
les anges", où était leur vraie place.
 
Le Cardinal, réalisait peu à peu la portée religieuse de ces
évènements : les sentiments visiblement chrétiens de Lucas,
sa résurrection matérialisée par un corps exempt d'infirmités,
le "départ" de Saïd, tout cela devait avoir un sens, un but. Il
écoutait les détails donnés à présent par les journalistes,
concernant les lieux du drame, sur les circonstances de la
décision du GPA, avec vues des corps sur le canapé, et
transmettant les précisions apportées par Manuel. Quand ils
évoquèrent, eux aussi, le parfum étrange et tenace qui
emplissait la maison, le Cardinal n'eut plus de doutes : c'était
l'oeuvre du Ciel, et il se demanda quelle devait être la nature
d'une intervention éventuelle de sa part dans ces faits.
 
- Je crois que le Cardinal est prêt, dit Dominique à Lucas et
Saïd ; vous pouvez y aller...
 
Lucas et Saïd apparurent devant le Cardinal, de part et
d'autre de sa télévision ; il sursauta :
 
- Mon Dieu...!
- C'est le cas de le dire! fit Lucas. Puisque vous nous avez
reconnus, je vous présente Saïd.
- Et moi je vous présente Lucas.
- Vous vous demandiez quel rôle pourrait être le vôtre, nous
sommes là pour vous le préciser, tout en vous laissant
entièrement libre d'accepter.
- Tu sais bien qu'il va accepter, Lucas, sans quoi on ne
serait pas là, on aurait demandé à un autre...
 
Lucas et le Cardinal sourirent de cette franchise. Ce dernier
s'approcha des deux envoyés et dit à Saïd :
 
- Je me doutais bien que les saints ne sont pas tristes!
J'espère qu'il y en a beaucoup comme toi! Mais tu as raison,
j'accepte la volonté divine, quelle qu'elle soit. Que dois-je
faire?
- Ce ne sera pas facile, reprit Lucas, il faudra vous heurter à
des règlements, à des réticences, à des oppositions, y
compris dans votre entourage, ce qui vous obligera à user
d'autorité, chose que vous n'aimez guère. Et il y a aussi le
problème du temps, car tout doit être fait cette nuit.
- Ne le décourage quand même pas trop...
- J'ai fini mon sermon... Tu peux lui dire le reste.
- Et comment je lui parle?
- D'habitude, on dit "votre Eminence", puisque c'est un
Prince de l'Eglise, mais tu peux te contenter de dire
"Monseigneur".
- Mais non, fit le Cardinal, appelle-moi Jean-Luc, ça me fera
plaisir. Parle, je t'écoute.
- Tout d'abord, nos corps ne vont pas se décomposer : ils
vont rester comme ils sont. Plein de gens voudront nous voir,
surtout des enfants et des jeunes qui ne sont pas aimés, et
pour ça il faudra nous mettre dans votre grande église,
devant l'autel, dans une cage en verre, comme quand nous
sommes morts, sur le canapé, sans rien modifier. On va nous
transporter cette nuit à Paris, et tout devra être prêt pour
une cérémonie demain matin, mais j'ai oublié le nom. Tu le
dis, Lucas?
- Une messe d'action de grâce, à 10 heures 30, en annulant
les autres messes du matin. Après la messe, vous dévoilerez
les vitres autour de nos corps, mais pas avant : nous ne
sommes pas plus importants que l'Eucharistie.
- Jean-Luc, Lucas m'a dit que notre mort avait été la plus
grande victoire des forces du Mal : obliger un enfant comme
moi à tuer le seul qui l'a jamais aimé ; ça a été terrible! Mais
si vous faites comme on dit, ça va se transformer en leur plus
grande défaite : trop, c'est trop!
- Qu'est-ce que tu as dû souffrir, Saïd!
- Et pour Lucas? ça n'a pas été de la tarte non plus, croyez-
moi!
- Mais pourquoi l'avoir tué comme ça à petit feu?
- C'était un ordre du GPA : ils voulaient que Lucas souffre
avant de mourir, et si je ne le faisais pas, ils se seraient
revengés contre moi et ma famille.
- C'est horrible!
- Oui, c'est horrible. Bon, vas-y Lucas, à toi, décourage-le
encore un peu, comme tu sais si bien faire...
- Je vais plutôt l'aider, pour changer! Pour commencer, voici
le téléphone de Marc, l'entrepreneur de Pompes Funèbres qui
n'attend que votre signal pour assurer le transport, cette nuit,
de nos corps sur le canapé. Il faudra lui expliquer où se trouve
l'accès le plus adéquat, et lui donner un numéro où il pourra
vous appeler depuis son portable, quand il arrivera. En ce qui
concerne l'enceinte vitrée, vous n'avez qu'à contacter l'équipe
chargée des travaux d'entretien de la cathédrale ; ils le
feront volontiers quand vous leur aurez dit que c'est pour
nous, car ils ont aussi vu le journal télévisé... Dès que vous
aurez pris ces contacts, il faudra que vous avertissiez les
chaînes de télévision de la cérémonie prévue pour demain 10
heures 30, et leur demander de signaler cela par
incrustations dans les programmes en cours, ce soir, sans
attendre une édition de nuit du journal.
- Je m'en occupe de suite.
- L'Equipe du "Jour du Seigneur", voudra retransmettre la
cérémonie. Pourriez-vous user de toute votre influence pour
qu'on s'abstienne, pour une fois, de tout commentaire : ce
n'est pas un match de football! Les téléspectateurs ont droit
à avoir exactement la même cérémonie que les privilégiés
qui seront sur place, sans leur imposer des opinions dont ils
n'ont que faire, ni les empêcher de faire une prière
personnelle à la communion en les forçant à en subir une...
- Je n'avais jamais réalisé qu'il y avait ce genre de
problème, mais vous avez raison : dans l'église il n'y a pas
de commentateurs, et ce n'est pas parce qu'on regarde la
messe à la télévision qu'on est devenus des assistés qu'il
faut prendre par la main...
- Sans compter un minimum d'égards à avoir envers ceux et
celles qui ont répété chants et pièces instrumentales pendant
des semaines, et qu'on n'entend même pas car l'un ou l'autre
bavard impénitent se croit obligé de montrer combien il est
indispensable ; je me souviens ainsi d'un exemple
lamentable avec un enfant violoniste, qui avait dû répéter sa
pièce pendant des mois, et dont on n'a rien entendu! À
propos des musiciens, ce serait une bonne chose d'avertir
vos organistes du changement des horaires et du programme
des chants...
- Lucas était organiste aussi, dit Saïd, et il a fait des CDs
avec de la très belle musique et des chansons pour aider les
jeunes, mais aucun disquaire n'en a voulu...
- Les fameux disques où il disait qu'on n'était pas sur terre
pour trancher la gorge des innocents, et pour lesquels le GPA
t'avait envoyé?
- Oui, et c'est dommage qu'on n'en a pas avec nous.
- Ça peut s'arranger, dit Lucas : Monseigneur n'a qu'à
demander à Marc qu'il en prenne chez moi, en même temps
qu'il passera "nous" prendre.
- Oui, et Jean-Luc pourrait les faire écouter durant la
messe...
- Saïd, fit le Cardinal, tu as une idée géniale!  Ça vaudra
tous les sermons du monde : un chant qui dit qu'on est sur
terre pour apprendre à aimer. Et je vais te dire une chose:
ces disques qu'aucun disquaire n'a voulu, et qui sont
certainement très bien puisque tu me l'assures, on les vendra
ici, dans la Cathédrale! Ceux qui viendront chercher un
réconfort auprès de vous, en emporteront ainsi un
prolongement durable. Lucas, je suppose qu'on peut en
refaire?
- Oui, après les 1.800 qui sont encore en stock dans ma
maison, et que Manuel, le fils de Marc pourrait vous livrer, il
suffit de commander au duplicateur dont je vous inscris ici le
nom, mais faites attention à la qualité : il m'avait livré 2.000
boîtiers rayés, que j'ai dû remplacer! Vous demanderez aussi
à Manuel qu'il vous confie les partitions, les enregistrements
numériques, et les films des livrets, qui se trouvent sur une
table, rassemblés. Et il y a surtout la cassette video avec le
drame que nous avons vécu ; il faudrait aussi la mettre à la
disposition de ceux qui ne sont ou ne seront pas forcément
au courant du motif de notre présence au pied de l'autel, par
exemple les futures générations.
- Ce sera fait, Lucas. Et quelle sera la destination des
bénéfices?
- C'est pas compliqué : un peu pour la famille de Saïd et la
mienne, mais surtout pour les orphelins dont les parents ont
été égorgés... Et d'autres enfants en détresse, s'il y a assez
d'argent.
- Tu ne trouves pas, Jean-Luc, que Lucas est vraiment gentil?
- C'est pour ça que Dieu vous a réunis... Mais dites-moi, est-
ce que je vous reverrai?
 
Lucas et Saïd prirent un air embarrassé. Ce fut Lucas qui parla:
 
- Hélas, pas dans ce monde-ci, j'en ai peur...
- J'ai déjà eu bien de la chance! ... Saïd, comme dignitaire
de l'Eglise, j'ai l'habitude de voir les gens baiser l'anneau
d'or que j'ai au doigt, mais ici je voudrais faire le contraire :
puis-je te baiser les mains? Et toi aussi, Lucas? Vous êtes
déjà saints, et moi pas...
 
Ils acquiescèrent. Saïd ne put s'empêcher de dire à Lucas :
 
- Tu vois qu'il y a des adultes qui sont gentils...
- Eh oui, il y a des exceptions ; des exceptions qui
deviendront de plus en plus nombreuses pour ceux qui
accepteront notre message d'amour... Mais en attendant,
Monsieur le Cardinal va encore être confronté à des adultes
pas gentils du tout, lundi après-midi, et il devra se montrer
résolu et énergique, jusqu'au soir, où nous lui donnerons un
coup de main décisif.
 
Lucas se tourna vers le Cardinal.
 
- Il y a aussi une autre catégorie d'adultes, avec lesquels
vous pourrez éviter une confrontation, en prenant les
devants. Ce serait une bonne idée d'inviter à la cérémonie
de demain les dignitaires des autres religions. Vous savez
que Saïd est musulman...
- Tu parles que je suis musulman!! Après ce qu'ils m'ont
obligé à faire au nom de leur religion?! Tu dérailles, mon
pauvre Lucas...
- Oui, bien sûr, mais il ne faut pas les mettre tous dans le
même panier, et les inviter pourrait éviter qu'ils demandent
que tu sois enterré dans une de leurs mosquées, par
exemple.
- Et quoi encore? Etre séparé de toi? Pas question!
Ensemble, notre mort a un sens, et séparés, elle n'en a plus
du tout!
- C'est en effet ce que je leur dirai, fit le Cardinal, s'ils
émettent des revendications hors de propos. Mais c'est vrai
qu'il faut les inviter.
- Et on pourrait apposer deux plaques, dit Lucas. Une "Lucas
et Saïd", et une autre, en arabe, "Saïd et Lucas". La place
de ces dignitaires est normalement autour de l'autel. Cela
permettra de réserver au moins un bon quart de la nef, ainsi
que les bas-côtés de l'autel, aux enfants et aux jeunes, qui
seront de plus en plus nombreux à faire appel à nous ; ils
n'ont presque personne d'autre...
- À part Dominique...
- ... à part Dominique, un jeune que nous avons rencontré
au Ciel, tandis que les adultes ont de nombreux saints qui
s'en occupent : sainte Thérèse, sainte Rita, saint Antoine,
etc. Quant aux personnalités politiques ou du spectacle, il
faudra leur expliquer courtoisement que ce sont les enfants
qui, pour une fois, sont les privilégiés.
- Ce que j'aime bien chez toi, dit Saïd, c'est ton sens de
l'organisation! C'est comme toutes les excursions qu'on a
faites ces derniers jours, où tu avais tout prévu : ce qu'on
allait visiter et quand, où on allait manger, et même le
sparadrap pour mon orteil...
- Et on n'est jamais tombés en panne d'essence ... ni de
boisson aux fruits exotiques!
- Avant le drame sur la cassette, dit le Cardinal, vous avez
dû vivre ensemble des journées très riches ; c'est dommage
qu'on n'en sache pas plus.
- Un jour, dit Lucas, nous inspirerons quelqu'un pour qu'il en
fasse le récit, un peu comme pour les Evangiles, à la
différence que ce sera sur trois jours au lieu de sur trois ans...
Le message n'en sera que plus concentré et plus percutant.
- Mais, ajouta Saïd, ça ne pourra pas être n'importe qui : il
faudra quelqu'un d'organisé, comme Lucas, et presque aussi
gentil que lui, pour bien nous comprendre.
- Et il faudra aussi qu'il ait la fougue et la franchise de Saïd,
afin de convaincre un éditeur...!  Mais, Monseigneur, on
bavarde et le temps passe ; on va rester pendant que vous
téléphonez, au cas où il y aurait un problème. Pour Marc,
l'entrepreneur de Pompes Funèbres, n'oubliez pas de lui
demander les dimensions du canapé, afin de construire la
verrière en conséquence : il peut vous téléphoner ce
renseignement depuis mon ancienne maison.
 
Le cardinal Muriger prit contact avec Marc, qui s'attendait à
un appel de ce genre. Ils mirent au point les détails pour le
transfert des corps de Lucas et Saïd à Paris ; ils évoquèrent
aussi les CDs de Lucas, et l'enregistrement de leur mort. Marc
assura qu'il y avait assez de place dans le fourgon mortuaire
pour tout transporter. Comme il avait déjà construit le cadre
devant entourer le canapé, il fut aussi en mesure d'en
indiquer les dimensions, pour établir celles de l'enceinte.
 
Ensuite, le Cardinal contacta son service de relations
publiques, afin d'avertir les télévisions de la cérémonie
prévue le lendemain, et de prendre les dispositions en vue
de la messe télévisée, en insistant sur les souhaits de Lucas
quant aux commentaires "superflus" en cours d'office... Il leur
demanda aussi de s'occuper des invitations aux dignitaires
des autres religions ; Lucas lui suggéra d'inviter également
des représentants des mouvements de pensée laïque, ce que
le Cardinal approuva sans réserves.
 
Enfin, il réussit à joindre les services techniques de la
Cathédrale, et leur expliqua ce qu'il attendait d'eux; leurs
réticences à travailler dans la hâte, la nuit, et de plus le
week-end, tombèrent quand ils apprirent que c'était pour
recevoir Saïd et Lucas. Ils se mirent aussitôt à l'oeuvre pour
préparer les panneaux de verre blindé à assembler autour de
ceux qu'ils considéraient déjà comme des martyrs.
 
Il ne restait plus qu'à mettre au point le déroulement de la
cérémonie elle-même. Le cardinal invita l'archiprêtre et le
clergé de la Cathédrale à le rejoindre au plus tôt, en leur
expliquant brièvement son idée de cérémonie spéciale, sans
parler du transfert des corps de Saïd et Lucas, afin de ne pas
heurter de front leurs principes : Lucas et Saïd n'étaient pas
canonisés, et ce dernier n'était même pas baptisé! Comme
Lucas le lui avait prédit, il aurait à faire preuve d'autorité, à
défaut de persuasion... Il téléphona à un des organistes
titulaires, celui qui avait brillamment assuré l'office lors de la
visite du Pape, et lui demanda de se joindre à la réunion.
 
- Vous ne connaissez pas la meilleure, Monseigneur, lui dit
Lucas. Celui qui tiendra les grandes orgues de Notre-Dame,
demain, je lui ai écrit plusieurs fois à propos de mes
compositions, je lui ai envoyé des partitions, et finalement le
CD lui-même de "la Musique de la Vie" ; or, jamais il ne m'a
fait la courtoisie d'une réponse, même banale... Curieux
retour des choses...
- En effet. Les voies du Seigneur... Mais au fait, les
partitions, il faudrait bien les amener avec les CDs : on en
fera des copies, et les originaux auront leur place au Musée
de la Cathédrale.
- Bonne idée! Vous n'avez qu'à téléphoner chez moi, où
Marc doit se trouver, et le lui demander : tout est préparé sur
la table-bureau ; son fils Manuel trouvera bien.
 
Lucas donna son numéro de téléphone au Cardinal, qui
réussit ainsi à joindre Marc, en pleine opération
d'assemblage des fauteuils constituant le canapé, et il lui
transmit la demande.
 
Saïd et Lucas prirent chacun une des mains du Cardinal : il
était l'heure de se séparer.
 
- Monseigneur, dit Lucas, les membres de votre réunion vont
arriver, il est temps pour nous de partir. Nous retournons
dans notre maison de l'Ardèche.
- Oui, dit Saïd. On va leur donner un coup de main pour
nous déménager, hein Lucas?
- Ils en auront bien besoin : ils ne sont que quatre, et ce
canapé avec le gros cadre de bois, et nous dessus, ça fait
lourd... Adieu, Monseigneur...
- Adieu, Lucas, adieu Saïd. Protégez-moi...
 
Lucas et Saïd disparurent aux yeux du Cardinal, navré de
cette séparation, mais il se reprit vite : un travail
considérable l'attendait avec l'organisation de la cérémonie.
 
Comme décidé, Lucas et Saïd se rendirent auprès de leurs
anciens corps, assistant, invisibles, aux préparatifs par Marc,
son fils Manuel et les deux ouvriers ; conscients du caractère
exceptionnel de leur tâche, ils oeuvraient dans un certain
recueillement. Quand il fallut soulever l'assemblage des
fauteuils, Lucas et Saïd les aidèrent de leur mains invisibles,
au grand étonnement des porteurs devant cette évidente
manifestation du surnaturel. Lucas et Saïd virent ainsi leurs
corps quitter à jamais cette maison modeste où ils avaient
été si heureux pendant trois jours et où ils avaient aussi tant
souffert le dernier matin. Puis on déménagea les boîtes des
CDs de Lucas, le matériel pour en refaire, et les partitions.
Manuel, qui pourtant n'appréciait guère les chats, leur vida
une grosse boîte dans leurs assiettes, en souvenir de Lucas.
Il était 23 heures quand le fourgon mortuaire, suivi de la R5
de Manuel, se mit en route, vers Bollène et l'autoroute de
Paris, dans l'obscurité et le calme de la nuit tombée sur ce
jour qui vit l'apparente victoire des forces du Mal, mais ils
roulaient vers l'éclatante lumière du dimanche mémorable qui
s'annonçait. Saïd et Lucas les accompagnaient, veillant sur
eux.
 
Entre-temps, à Paris, le Cardinal Muriger avait eu fort à faire
pour convaincre les membres de son clergé. Il leur raconta la
visite de Saïd et Lucas, et leur souhait, qui était aussi celui
de Dieu ; il fut obligé de leur montrer les renseignements
écrits de la main de Lucas, à l'appui de ses dires. Mais
devant l'objection de principe de certains d'exposer Lucas et
Saïd dans la Cathédrale, il perdit un peu patience, et leur
rappela les nombreux seigneurs et guerriers
"réglementairement" ensevelis dans les églises "de France et
de Navarre", après une vie passée à trucider les autres!!! Là,
ils ne surent plus quoi dire, et l'on put enfin aborder les
détails du déroulement de la cérémonie, y compris l'audition
de la chanson sur le sens de la vie, et tout à la fin le Te Deum
quand on enlèverait le voile dissimulant ceux que le Cardinal
appelait "les deux enfants martyrs", puisqu'il ne pouvait
encore les qualifier ni de bienheureux ni de saints, avant une
décision de Rome.
 
De son côté, le responsable des messes télévisées, qui avait
aussi vu l'épouvantable drame au journal télévisé, accueillit
la proposition avec enthousiasme, et promit de contacter
également l'Eurovision. Quand il apprit le désir de discrétion
au sujet des commentaires, il se souvint qu'il y a quelque
temps, un certain Lucas, précisément, lui avait déjà fait part
de ses regrets de ne pouvoir faire une prière personnelle au
moment de la communion, où on lui en imposait une; il avait
même joint une cassette vidéo d'une messe enregistrée en
Allemagne, où il n'y avait pas un mot de commentaire, à part
quelques incrustations dans l'image, ce qui ne dérangeait
pas, et les téléspectateurs avaient exactement la même
messe que les paroissiens. Le responsable avait alors tenté
de se justifier, alléguant de "l'exception française", c'est à
dire un certain "droit au bavardage". Il comprit que ce Lucas
était le même que celui qu'on allait honorer le lendemain, qui
avait eu une fin édifiante qui justement se passait de
commentaires, et il commença à concevoir quelques timides
doutes sur la justesse de ses positions...
 
Les services techniques, eux, eurent d'abord du mal à
s'approvisionner en verre blindé à une heure aussi tardive, un
samedi; mais dès qu'ils parlaient de Lucas et Saïd, les portes
s'ouvraient et les difficultés s'aplanissaient. Ils fabriquèrent
sur place, dans la cathédrale, devant l'autel, un caisson en
verre et aluminium, ouvert en bas, qu'il suffirait de soulever
au moyen d'un palan à ventouse, pour y glisser les fauteuils
avec leur précieux fardeau.