Mercredi

 
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	Lucas tournait en rond dans le grand hall d'arrivée des
lignes internationales de l'aéroport de Marseille-Marignane.
Pour se changer les idées, il faisait de réels efforts pour
s'intéresser aux marchandises des boutiques, mais ce n'était
guère propice à apaiser l'angoisse qui, peu à peu, montait en
lui, au fur et à mesure que montait l'aiguille au cadran de
l'horloge, vers 9 h 50, heure de l'arrivée de l'avion d'Afrique du
Nord. Ses pas le ramenaient périodiquement vers la boutique de
pierres semi-précieuses, mais c'était pour mieux percevoir que
dans trois jours ces pierres perdraient tout éclat pour lui. De
même, les affiches des compagnies aériennes et des agences
de voyages lui rappelaient les nombreux pays et sites superbes
qu'il ne visiterait jamais. On était mercredi matin, et il savait
que samedi, à onze heures au plus tard, tout serait fini pour lui.

~ ~ ~

Lucas était un adulte, mais il avait gardé comme par miracle
l'allure, la taille, le poids (à peu près), ses idées, ses goûts et
son comportement d'adolescent de quinze ans. Ses cheveux
blonds, et de grands yeux verts brillants accentuaient encore cet
aspect juvénile, au point que lors d'un contrôle routier (de nuit, 
il est vrai), on lui avait demandé s'il avait bien l'âge de conduire...
 
Cette apparence avait eu, en fait, plus d'inconvénients que
d'avantages. Les adultes avaient beaucoup de difficultés à le
prendre au sérieux, et souvent le traitaient en quantité
négligeable ; lorsqu'il essayait de participer à une conversation,
ses interlocuteurs ne l'écoutaient que s'ils n'avaient vraiment
rien d'autre à faire, et des tierces personnes n'avaient aucun
scrupule à interrompre leur dialogue ; il ne restait plus alors à
Lucas qu'à attendre, longuement, et parfois en vain, que la
personne redevienne disponible... Le même phénomène s'était
produit lorsqu'il avait postulé pour divers emplois: on préférait
des personnes d'aspect plus "mûr", et il n'avait dû qu'à son
exceptionnel don de la programmation en informatique de
trouver enfin un travail.
 
Se sentant peu admis dans le monde des adultes, Lucas en avait
(assez facilement) fait son deuil, et il s'était plutôt occupé des
jeunes de tous âges qui, spontanément, venaient le trouver,
pour les raisons les plus diverses, depuis une chaîne de vélo à
réparer jusqu'à des véritables désespoirs affectifs, en passant
par ceux qui s'ennuyaient, ceux qui voulaient se confier, et ceux
qui souhaitaient de l'aide pour leur travail scolaire ... ou leurs
punitions. Lucas était assez lucide que pour comprendre que
c'était souvent une façon de l'exploiter, voire de se servir de lui
comme d'une bouée de secours, mais au moins il se sentait utile
à quelque chose. Toutefois, quand certaines limites étaient
dépassées, il s'obligeait à remettre les "pendules à l"heure",
sans pour autant en faire tout un plat, comme lorsque des
enfants entraient en coup de vent chez lui, et, sans même lui
dire bonjour, le poussaient de côté, et fonçaient rejoindre leurs
copains qui jouaient au baby-foot ou au billard qu'il avait
achetés pour eux...
 
Mais au moins, il n'était pas seul, ce qu'il aurait été sans ces
nombreux enfants et jeunes, car avec sa mentalité d'enfant de
douze ans il n'avait pas d'affinités avec le "sexe opposé" qui, de
toutes façons, ne s'intéressait pas non plus à lui. Et puis, quelle
compagne aurait accepté de recevoir dans sa maison plusieurs
dizaines d'enfants, garçons et filles, entre 8 et 20 ans, venant
même de communes voisines (à pied ou à vélo), et que Lucas
avait souvent quelque mal à faire cohabiter?
 
Pendant les vacances scolaires, les plus jeunes venaient chercher
Lucas pour participer à leurs jeux, ainsi valorisés par la présence
d'un "plus grand", ou bien ils partaient en voiture (bien remplie)
visiter sites touristiques et parc d'attractions ; avec les plus
grands, c'était souvent la pêche ou le football.
 
Pour Noël, Lucas avait instauré une sorte de tradition, bien
appréciée. La veille au soir, il recevait les jeunes ; il y avait 
les "laissés pour compte" (dont les parents préféraient sortir
réveillonner seuls), ils passaient toute la soirée chez Lucas, qui
préparait avec eux des crêpes accompagnées de cidre de table,
englouties en quantité au coin d'un pétillant feu de bois, avec
l'odeur du sapin et des grosses bougies rouges, et le
ronronnement discret d'une télé allumée pour la forme et que
personne ne regardait. Régulièrement, les conversations se
muaient en une brève clameur de satisfaction : des copains, de
passage, venaient d'entrer pour goûter quelques instants
l'atmosphère cordiale du lieu ... et la bûche au moka faite
"maison" au moyen de petits beurres, de margarine, de sucre et
de café en poudre... À 23 h, Lucas partait pour la messe de
minuit, dans une commune plus éloignée, où il tenait les orgues,
et il arrivait que certains enfants l'accompagnent.
 
Le jour de Noël, à 16 heures, c'était le tour des enfants, avec
aussi des crêpes, mais mangées entre deux parties de baby-
foot, de billard, ou de jeux dans la neige de cette région des
Ardennes. Bon nombre de ces enfants et jeunes, devenus
adultes, conservèrent un souvenir nostalgique de ces Noëls.
 


 
"À quoi tiennent les choses!", pensait à présent Lucas : s'il avait
été un peu plus grand, un peu plus athlétique, et surtout plus
égoïste et "macho", il n'en serait pas là, à tourner anxieusement
en rond dans ce hall d'aéroport, ce mercredi matin, attendant
l'avion qui amenait d'Afrique du Nord un enfant inconnu, qu'il
était chargé d'accueillir et héberger, et qui avait pour mission de
l'assassiner samedi entre 10 et 11 heures...
 


 
Dans le passé, les épreuves n'avaient pas été épargnées à
Lucas. Trois des enfants, parmi les plus affectueux de ceux qui
venaient chez lui, s'étaient tués accidentellement, à quelques
années d'intervalle ; c'est dire que Lucas ne commençait à peine
à se remettre d'un deuil cruel que pour plonger dans le suivant.
Deux autre jeunes, mais que Lucas voyait moins régulièrement,
s'étaient suicidés, aussi à plusieurs années d'intervalles, un
garçon et puis une fille ; Lucas avait eu bien du mal à se
pardonner son manque de réceptivité concernant le garçon, et
son absence lorsque la jeune fille s'était trouvée en situation de
détresse et qu'il aurait pu la sauver.
 
Puis le monde des adultes se rappela à lui. Une usine polluante
et hautement toxique voulait s'implanter au fond de la vallée
étroite où Lucas habitait, avec l'aval de la mairie lorgnant sur
l'effet produit par les trois (!) emplois créés. Les habitants
étaient furieux mais désemparés, manquant de connaissances
techniques pour s'opposer valablement au projet mortel. Lucas,
informé de ce qui se tramait et prévoyant les conséquences
catastrophiques, notamment pour la santé et la vie de "ses"
enfants, mit aussitôt sa compétence au service de la population,
et se retrouva d'ailleurs bientôt à la tête du mouvement.
Pendant près de deux ans, ce fut une bataille sans merci, où
tous les coups bas furent permis. Lucas organisa les séances
d'informations pour la population, fit signer des pétitions dans
plusieurs communes concernées, s'occupa des affiches et des
inscriptions sur la route, rédigea des articles pour la presse, fit
des interventions à la télévison, et se procura le soutien de
parlementaires de tous bords. Il y eut des réunions houleuses
avec l'administration communale, promettant des représailles
contre les opposants au projet. Lucas restait dans une action
légale, désapprouvant publiquement les dérapages de certains.
Pour toute cette lutte, Lucas était seul ; il avait bien un comité
pour le seconder, mais il en résultait en fait plus d'entraves que
d'aide, à cause de conflits personnels entre les membres...
 
Finalement, Lucas arracha la victoire au niveau communal et plus
tard au niveau régional. Mais il apprit qu'une machination se
préparait au niveau national, et là il était complètement
dépassé, le parti au pouvoir rechignant à se mettre certaines
personnes influentes à dos, pour défendre une région qui n'avait
pas précisément voté dans le "bon" sens... Entretemps, en
l'absence de tout permis de construire, les fondations de l'usine
sortaient peu à peu du sol: certains devaient donc avoir des
"assurances". Seul espoir dont dépendait la survie de toute une
région, Lucas, malgré son caractère doux et pacifique, monta
alors une opération désespérée de commando pour incendier de
nuit un engin du site. Hélas, dénoncé par un membre de son
propre comité (qui était envieux de sa position de président), il
tomba dans une embuscade de la gendarmerie et se retrouva en
prison. L'affaire fit sensation et les gros titres de la presse. Un
parlementaire, qui disposait de moyens de pression sur le juge
d'instruction, obtint que Lucas fut remis en liberté une semaine
plus tard. Il était devenu un héros régional et la population lui
apportait cette fois un soutien public et plus incisif. Décidément
incorrigible, il prit la tête d'une caravane de voitures sillonnant
la région pour démontrer que le combat continuait, et fonda une
association régionale de défense où s'inscrivirent plusieurs
centaines de membres, dont de nombreuses personnalités.
 
Devant tant de détermination, devant le peu d'emplois en jeu et
les risques réels pour la vie des habitants, une décision
ministérielle finit par interdire l'usine. Il y eut cependant deux
victimes : le chat de Lucas, mort des suites de la détention de
son maître, et Lucas lui-même : sa santé, déjà mise à mal par
des deuils éprouvants, fut ébranlée par cette pression
épuisante. Puis il y eut son procès, en correctionnelle et ensuite
en appel ; il s'en tira avec une peine de principe, assortie du
sursis, mais les "autorités" judiciaires tentèrent de lui imputer
des délits imaginaires afin d'annuler le sursis ; finalement, ils le
"persuadèrent" de quitter la région...
 
Lucas vendit sa maison juste de quoi rembourser l'hypothèque,
et émigra vers le Midi, où, faute de ressources, il habita
d'abord sur un vieux bateau de pêche dont les fentes laissaient
entrer trois tonnes d'eau par jour, qu'il fallait évacuer avec une
motopompe matin et soir... Il répara le bateau et reconstruisit
une cabine plus habitable ; il y vécut jusqu'au jour où le port
devint payant, ce qui lui posait un problème financier. Il vendit
le bateau et, pour édifier un cabanon, il se fit refiler par un
notaire indélicat un terrain qui s'avéra non constructible ; il
apprit la nouvelle par le garde municipal alors qu'il venait juste
de terminer son assemblage de panneaux de contreplaqué...
 
Avec toujours autant d'ingénuité, il acheta, dans un village très
prisé des touristes, l'usufruit d'une ruine à une famille de truands
corses, la restaura, et puis dut la quitter sous la menace des nu-
propriétaires qui avaient espéré qu'il aurait la décence de se
tuer à la tâche. Il mit la maison en location à des commerçants,
et alla se réfugier dans une cabane en carton goudronné, dans
la plaine de Camargue, où il ne put pas rester longtemps non
plus, devant la haine des marginaux qui l'entouraient et qui lui
reprochaient de ne pas être assez comme eux. Il s'aménagea
alors une habitation (?) dans une ancienne conduite d'eau, ce
qui lui valut le mépris et les mesquineries des habitants d'une
villa voisine.
 
Enfin, la chance lui sourit. Il put acquérir à bas prix un terrain
agricole à l'abandon, mi-boisé, mi-garrigues, près des Gorges
de l'Ardèche, à 3 km d'un village, avec une vue superbe portant
à 150 km, du Ventoux à l'extrémité Nord du Vercors, en passant
par le Dévoluy. Lucas était persuadé que les enfants dont il
avait eu à déplorer la disparition restaient avec lui et pouvaient
le conseiller ; lorsqu'il reçut une sorte de signe de leur part, il
leur fit aveuglément confiance et construisit, en cinq jours, une
habitation en contreplaqué, de 80 m². Bien entendu, le maire
et son adjoint vinrent lui demander des comptes... Lucas déposa
une demande de permis. Comme on était en zone agricole, seuls
les bâtiments agricoles étaient autorisés : on pouvait faire une
porcherie pour les cochons, mais un être humain ne pouvait y
habiter, même avec eux... Le permis fut donc refusé, mais Lucas,
qui avait étudié le code de l'urbanisme, s'était rendu compte
qu'il y avait eu un énorme vice de procédure ; il laissa passer le
temps dont disposait l'administration pour s'en apercevoir, se
lamentant avec conviction sur son sort auprès des voisins afin de
ne pas donner l'éveil. Quand le délai fut écoulé, il était bel et
bien titulaire d'un permis tacite, et on ne pouvait plus rien lui
faire... Il put enfin avoir l'électricité et l'eau. Mais il vivait 
dans une solitude totale.
 


 
Dans l'aéroport de Marignane, on approchait maintenant de 9h
50, et Lucas réalisa qu'il vivait les dernières minutes où il était
encore maître de son destin, où il aurait pu faire marche arrière,
s'enfuir de cet endroit et aller se terrer d'hôtel en hôtel, afin de
sauver sa vie. Mais, d'une part, il n'avait pas l'argent pour ce
genre d'existence, et d'autre part il n'avait pas une très haute
idée de la qualité de la vie qu'il menait ; si elle prenait fin, se
disait-il, ce ne serait pas vraiment une grande perte. Il avait
l'impression d'être devenu tout à fait inutile, et incapable
d'encore mener une idée à bonnes fins : tout ce qu'il
entreprenait se révélait être un échec lamentable.
 


 
Son ultime succès remontait maintenant à quelques années. Ses
anciens concitoyens des Ardennes, conscients de ce que Lucas
avait somme toutes sauvé la vie de plusieurs centaines de
personnes et préservé la santé de milliers d'habitants, lui
avaient élevé un monument, inauguré en sa présence (ce qui est
assez rare du vivant de l'intéressé), par députés et sénateurs.
Mais, lors de la réception qui suivit, il apprit le suicide récent
d'une jeune fille qu'il avait souvent aidée pour ses études, et
qui avait manifestement de l'affection pour lui ; s'il était resté
dans cette région, il aurait certainement pu éviter le drame...
 
Grâce aux revenus locatifs de la maison achetée aux truands
corses (qui lui faisaient en vain procès sur procès pour la
récupérer, même avec de faux documents), Lucas avait réussi à
aménager très correctement l'intérieur de sa maison en Ardèche,
et avait pu acquérir un grand orgue numérique classique à 3
claviers, auxquels il en avait ajouté deux autres, afin d'avoir plus
de possibilités. Il fut titulaire d'un grand orgue du Vaucluse, ce
qui avait l'appréciable avantage de le tirer, une fois par
semaine, de la solitude où il vivait. Mais un début d'incendie
dans la vétuste installation électrique de l'orgue le fit renoncer à
s'en servir, de crainte d'être un jour responsable de la
destruction de l'instrument. Comme aucune administration
concernée n'avait d'argent pour faire les réparations, Lucas
chercha un autre poste à 100 km à la ronde, sans succès.
Partout, l'esprit de clocher (c'est le cas de le dire) sévissait ;
quand il n'y avait pas d'organiste, on ne voulait pas de lui parce
qu'il n'était pas du village ; quand il y avait quelqu'un qui jouait
de façon épouvantable, avec un doigt, le curé ne voulait pas
froisser la famille de cette personne ; Lucas proposa même, dans
des paroisses où il n'y avait pas d'instrument, d'en mettre un à
ses frais, mais les paroissiens craignaient que jouer de l'orgue
n'allongeât la messe...
 
Dans une ville à 20 km de sa maison, il fit connaissance de
l'organiste adjoint, Marc, également entrepreneur de pompes
funèbres, et de sa famille, qui l'invitèrent à déjeuner. Ils avaient
un fils, Manuel, 14 ans, un peu replié sur lui-même ; mais
d'emblée il sympathisa avec Lucas, et insista auprès de lui pour
qu'il reste en ville ce jour-là pour y être quand il sortirait de
l'école à 16 heures ; Lucas accepta sans hésiter, d'autant plus
que Manuel était vraiment attachant et qu'ils avaient la musique
en commun (Manuel faisait de la guitare et de l'orgue). C'est
ainsi qu'ils prirent l'habitude de se rencontrer chaque samedi
après-midi et Lucas partagea les activités de Manuel, y compris
le tennis et les parties de jeux video chez des copains. Manuel
s'étant aperçu que Lucas s'y connaissait bien en maths, en
français, et aussi dans les autres matières, accepta volontiers
son aide pour son travail scolaire du week end, et Lucas était
heureux de lui être utile.
 
À 15 ans, Manuel alla au lycée, mais comme c'était trop loin de
chez lui, il y fut pensionnaire, ce qui était un véritable supplice
pour lui. Conscient de cela, Lucas se proposa pour aller le
rechercher le mercredi midi et le vendredi soir. Cela lui
permettait d'expliquer à Manuel ce qu'il n'avait pas compris
dans les cours, et de l'aider pour son travail scolaire. Mais un
problème inattendu surgit. Entre le collège et le lycée, il y avait
un monde de différence; Manuel, comme beaucoup d'enfants
intelligents, avait réussi au collège sans beaucoup se fatiguer :
sa seule intelligence suffisait. Mais au lycée, on exigeait de lui
une somme de travail ardu dont il n'était pas du tout coutumier
et qui monopolisait tout son temps libre, ce qui pour un garçon
du Midi, habitué à profiter du beau temps, était
particulièrement pénible. Il ne voyait finalement Lucas que pour
les trajets en voiture, où il se soulageait de tout ce qui l'avait
agacé à l'école, et pour le travail scolaire qui lui accaparait tous
ses loisirs. Lucas essayait bien de programmer des pauses, pour
s'aérer un peu et faire tomber la pression, mais c'était
insuffisant. La mauvaise humeur de Manuel s'accroissait avec le
temps, et il finissait par s'en prendre au seul qu'il avait sous la
main : Lucas. C'était d'autant plus facile qu'une chose importante
les séparait : l'argent. Manuel était d'une famille très aisée,
tandis que Lucas avait du mal à nouer les deux bouts. Manuel se
mit à reprocher à Lucas sa façon de s'habiller, avec des
vêtements de supermarchés, et d'y acheter de la nourriture bien
ordinaire, en boîtes. De plus, Lucas, qui avait toujours aimé les
études et apprendre des choses nouvelles, avait réponse à plein
de questions, ce qui exaspérait Manuel ; celui-ci avait à présent
grandi et était de la même taille que Lucas, qu'il considérait
comme un égal de son âge, un égal pauvre mais intelligent qu'il
fallait donc humilier. Lucas supportait en silence les accès de
mauvaise humeur et les colères de Manuel, même quand des
livres et objets scolaires se transformaient en soucoupes
volantes... Manuel réussit son année grâce à Lucas, et partit en
vacances, ce qui permit à Lucas de récupérer.
 
Quand Manuel entama la seconde, ce fut un cauchemar pour
Lucas, qui n'avait pas renoncé à l'espoir de voir son ami
retrouver sa gentillesse passée. À partir de février, Manuel fut
vraiment odieux, inventant mille choses pour humilier Lucas ; les
trajets en voiture depuis l'école se passaient dans un silence
glacial, Lucas sachant que, s'il disait le moindre mot, Manuel
allait en prendre prétexte pour une réplique bien cinglante.
Même quand un chauffard brûlait un stop et leur coupait la route,
Manuel s'arrangeait pour lui donner raison. Le week-end, c'était
l'horreur ; Manuel ne voulait pas travailler le vendredi soir et
voulait "décompresser" le samedi après-midi, ce qui fait que le
gros du travail était remis au dimanche après-midi ; il
téléphonait à Lucas l'heure du rendez-vous à sa maison de
campagne, et quand Lucas arrivait il ne lui adressait même pas
la parole, ne se montrant guère pressé de se mettre au travail ;
en attendant son bon vouloir, Lucas, toujours aussi peu apprécié
des adultes, ne se mêlait pas non plus à eux ; heureusement il y
avait leur chien berger Roxy qui venait le trouver avec une
pomme de pin pour qu'il la lui lance et relance... Lucas continuait
à tout endurer et pardonner, mais cela affectait malgré lui sa
santé, et il ne parvenait plus à récupérer des méchancetés de
Manuel d'une fois à l'autre. Aussi, quand Manuel termina (et
réussit) son année, Lucas renonça à poursuivre ce calvaire ; il
resta disponible pour aider Manuel, mais de façon très
épisodique, et le plus souvent par téléphone ou fax. Par la suite,
Manuel, sachant que s'il revoyait Lucas ce ne serait plus
nécessairement pour du travail scolaire, redevint plus aimable,
et il invita Lucas pour son anniversaire et pour les grandes fêtes,
ou lorsqu'il avait un problème sérieux à surmonter, comme placer
une autoradio d'occasion sans mode d'emploi...
 
Lucas se retrouva dans une solitude totale. Les voisins les plus
proches étaient à un km et il ne voulait pas s'imposer à eux car
ils étaient débordés de travail dans leur ferme. Au village,
personne ne l'appréciait, à cause de l'aspect extérieur peu
engageant de son habitation en contreplaqué. Lucas se rendit
compte que, finalement, la seule personne à qui il parlait, cinq
secondes par semaine, c'était la caissière du supermarché, et il
réalisa qu'il perdait peu à peu l'usage de la parole, ou plutôt la
voix...
 
Pour passer le temps, il acheta un vieil ordinateur, un 286 qu'il
transforma en 386 multimedia. Il passa plusieurs mois à écrire un
super-programme pour afficher des courbes mathématiques, avec
nombreux "plus" comme les caractéristiques des coniques, les
surfaces et les centres de gravité. Il mit un encart publicitaire
dans une revue d'informatique, mais n'eut que quelques
commandes, et ne récupéra que le quart du prix de l'annonce...
 
Il écrivit un programme qui remplissait automatiquement les
chèques, en convertissant les chiffres en lettres, et s'adaptant
aux formules de chèques de banques différentes. Il proposa cela
à des organismes s'oocupant de handicapés et de mal-voyants ;
il n'eut jamais de réponse, pas même un banal accusé de
réception...
 
Il se remit alors à la musique, et reprit l'idée d'une vaste
composition pour orgue, commencée à l'âge de 14 ans et
complétée par bribes entre deux déménagements. Il s'agissait
de décrire musicalement une vie humaine entière, de la
naissance à la mort, et même au-delà. Cela devait s'intituler "la
Musique de la Vie". Lucas mit au point les derniers détails des
parties "Enfants", "Adolescents" et "Adultes". Comme aucun
organiste ne consentait à jouer sa musique (avant sa mort?), et
qu'il n'avait pas accès aux grands instruments parisiens, il
décida d'enregistrer lui-même, sur un très grand orgue privé
étranger, dont il avait fait par hasard la connaissance du
propriétaire, dans le village touristique où il avait la fameuse
maison des truands corses. Comme les techniciens engagés
n'étaient pas d'accord de respecter la superbe stéréophonie de
l'orgue et voulaient raboter les basses, jugées trop graves à leur
goût, Lucas s'endetta pour acheter le matériel d'enregistrement
et fit l'opération lui-même, afin d'obtenir le résultat escompté. Il
restait à composer la dernière partie, "la Vie après la vie" (Lucas
était persuadé que tout ne s'arrêtait pas à la mort), dont seules
quelques pages étaient écrites. Manque de chance, Lucas fit une
chute, le soir, sur l'autoroute où il était tombé en panne avec sa
vieille CX, alors qu'il marchait dans l'obscurité pour chercher de
l'aide. Il tomba sur la lèvre supérieure, qui éclata ; sentant le
sang couler, il voulut toucher la blessure, de sa main gauche, et
à sa grande surprise il arriva avec un doigt qui lui piquait dans
la joue ; à tâtons, il passa la main droite sur l'autre main et
sentit le medius faisant un angle droit avec le reste ; il le
redressa comme il put, dans le noir total, et se rendit à une
station service à trois km de là. Le temps que les pompiers
arrivent et le conduisent à l'hôpital, puis que l'on suture sa lèvre,
deux heures s'étaient écoulées et le doigt avait beaucoup enflé
; en s'y mettant à trois infirmiers, et en s'y reprenant à plusieurs
fois, on étira le doigt pour remettre les articulations en place.
Lucas ne poussa pas un cri, mais réalisa qu'il n'aurait pas fait
long feu lors d'un interrogatoire de la Gestapo... Hélas, le doigt
était perdu : muscles arrachés, veines éclatées, nerfs rompus : il
resta définitivement raide et hors d'usage, contraignant Lucas à
porter une attelle chaque fois qu'il sortait de chez lui. Le
résultat fut qu'il n'était même plus capable de jouer sa propre
musique. Sans se décourager, il réécrivit la partie de la main 
gauche des pages existantes de la fin de sa symphonie, et composa la suite en tenant compte de ce qu'il ne lui restait plus que quatre
doigts valides à la main gauche. Peut-être à cause de cela, cette
partie, "la Vie après la vie", était devenue d'une beauté à la
fois étrange et prenante. Il l'enregistra, au prix de quelques
acrobaties pour dissimuler son handicap. L'oeuvre complète
faisait ainsi 70 minutes, c'était la plus vaste composition pour
orgue, avec une musique à la fois tonique et réconfortante, qui
sortait l'auditeur de ses tracas quotidiens et lui donnait une
autre vue sur la vie...
 
Les contacts passés, de Lucas, avec des jeunes de tous âges,
dont il avait reçu souvent la confidence de leurs problèmes, lui
inspirèrent de quoi faire un autre CD, avec six chants pour ados ;
il y était question des enfants maltraités, de la solitude
affective de certains ados, du drame de l'affection à sens
unique, du sens de la vie, du suicide chez les jeunes, etc. Le but
de ce CD était d'aider les jeunes ou enfants qui vivaient les
mêmes expériences, ou de faire connaître ces situations et
sentiments à ceux qui avaient la chance de ne pas être passés
par là, afin qu'ils comprennent mieux les autres.
 
Lucas était convaincu, par ces deux CDs, de rendre service à bien
des personnes, de tous âges, et il ne se sentait plus aussi
inutile.
 
Pour ces CDs, il lui fallait des voix d'enfant, et il fit des
propositions à une trentaine de groupes choraux, offre financière
à l'appui, mais la plupart ne daignèrent même pas lui
répondre... Il se trouva réduit à distribuer des circulaires à la
sortie des supermarchés. Ses efforts finirent quand même par
être récompensés : à force d'insistance, une maîtrise de la
région lui procura deux enfants qui acceptaient de passer 15
jours de leurs vacances, chez lui, à cela : une fillette de 12 ans
pour la symphonie, et un garçon de 14 ans pour les chants. Ils
étaient doués pour la musique, et l'enregistrement fut rapide
bien que pénible, à cause de séances de nuit dans une église
trop éloignée, mais Lucas n'avait pas le choix : son propre curé,
qui n'avait aucune considération pour lui, l'avait "jeté" comme un
malpropre... Curieusement, il devait décéder inopinément six
mois jour pour jour après son refus hautain, ce qui laissa Lucas
pour le moins songeur...
 
Lucas avait été content de la présence des enfants : il avait pu
passer deux semaines où il n'était plus seul ; mais ensuite ces
enfants avaient été pressés de retrouver leur entourage
habituel... Lucas fit lui-même le travail de montage numérique,
ainsi que les maquettes de livrets et pochettes. Il fit presser
mille disques de chaque CD. La malchance le poursuivait : à la
réception, les deux mille boîtiers étaient couverts de rayures, et
il passa une semaine à les changer. Il contacta 900 disquaires,
par courrier ; il n'eut aucune réponse. Il proposa les CDs à 850
radios ; quatre seulement acceptèrent. Du côté des
supermarchés, il n'y eut pas de réponse, ou alors elles étaient
négatives. Il envoya les livrets des CDs à 300 grands organistes,
mais n'obtint que quatre commandes. Il eut plus de chance
auprès de 350 responsables de paroisses ou d'écoles, en
Belgique, et il vendit quelques dizaines de CDs.
 
Bref, c'était assez catastrophique. Lucas ne savait plus que faire,
et se demandait comment rembourser l'argent emprunté pour
l'opération. Il eut alors la (funeste) idée de créer un site sur
Internet. Il conçut 26 groupes de pages, reliées entre elles, en
trois langues, avec l'analyse des 34 parties de sa symphonie,
ainsi que des six chants pour ados, avec les textes complets.
C'est là qu'il commit une imprudence fatale...
 
Un des chants donnait une explication du sens de notre passage
sur terre. D'après Lucas, on était sur terre pour apprendre à
aimer ; jusque là, rien de bien "répréhensible". Mais il se crut
obligé de préciser, dans le chant, qu'on n'était pas sur terre pour
"trancher la gorge des innocents"... Cela déplut...
 
Au début de ce mois de mars, Lucas reçut un appel téléphonique;
il se hâta de décrocher avant que son téléphone ne commute
en fax à la troisième sonnerie, et dit :
 
- Oui, bonjour...
 
Il y eut un silence au bout du fil, puis une voix d'homme s'enquit :
 
- C'est bien toi celui qui écrit des chansons?
 
Lucas, un peu surpris de ce tutoiement, répondit :
 
- Oui, c'est moi ; je peux vous renseigner?
- J'appelle de la part du Groupe des Partisans Armés. Tu es un
ennemi de l'Islam.
 
Lucas, bien que devinant aussitôt le rapport avec la phrase de
son CD concernant les égorgeurs, se força à croire à une
mauvaise plaisanterie.
 
- Ah! Pour l'ennemi de l'Islam, c'est pas ici, c'est la maison un
peu plus loin ; je peux vous donner le numéro si vous voulez...
- C'est toi l'ennemi de l'Islam. Dans ton disque tu blasphèmes
contre les combattants de Dieu, et il faut que tu paies.
- Comment ça? Qu'est-ce que j'ai dit contre l'Islam?
- Tu le sais très bien. Et maintenant on va t'éliminer.
 
À cette idée, Lucas s'insurgea.
 
- Quoi??? Et vous croyez que je vais me laisser faire? On m'a
condamné à mort? Et vous avez décidé ça tout seul?
- Non, ce sont les chefs. Moi je transmets.
- Une minute! J'aimerais bien parler avec les "chefs".
- Inutile, c'est décidé.
- Alors, écoutez-moi bien : j'habite dans un endroit où tout le
monde se connait ; un étranger au village est aussitôt repéré et
je serai prévenu ; on a tous des fusils pour le gros gibier, et je
vous assure qu'on s'en servira. Alors dites à vos chefs qu'avant
de m'avoir ils perdront énormément de "combattants".
- Ils iront au paradis d'Allah...
 
Lucas, abandonnant toute considération pour son interlocuteur,
passa aussi au tutoiement :
 
- Tu parles! Tu crois vraiment que Dieu veut que les hommes
qu'il a créés s'entretuent? Ah, il y en a qui vont avoir une de ces
surprises en arrivant dans l'autre monde, ça je te le garantis!
Maintenant, écoute bien : tu diras à tes chefs que je ne suis pas
contre leur décision, mais qu'il faut discuter des conditions. Ce
sera ça, ou bien alors un carnage à répétition parmi leurs
hommes, dis-le leur bien! Et qu'ils me rappellent.
 
Lucas sentit que son interlocuteur n'en revenait pas, et il en
profita pour raccrocher.
 
D'habitude, Lucas n'était pas très futé pour sentir les choses et
n'avait guère le sens de la répartie. Pourtant, il n'était pas
étonné des propos surprenants qu'il venait de tenir, un peu
comme si un autre avait parlé à sa place. En examinant la
situation après coup, il reconnut que ce n'était pas une réaction
aberrante. Il fallait être réaliste. Des gens comme ceux du GPA
étaient absolument inaccessibles à une argumentation tendant
à les faire revenir sur une condamnation, c'était comme leur
demander d'abandonner leur religion. Donc, quoi que fasse
Lucas, ils mettraient leurs menaces à exécution, d'autant plus
qu'il ne pouvait obtenir aucune protection sur base d'un coup de
téléphone invérifiable. Vu ses finances, il n'était pas question
pour lui de fuir d'hôtel en hôtel, pendant des années. Il ne lui
restait qu'à faire face à son destin, en évitant que cela ne
tourne à un jeu de massacre réciproque. C'était de cela qu'il
voulait discuter avec un responsable, et il mit vite au point les
revendications bien précises à faire valoir, appuyées par des
arguments qui pouvaient faire réfléchir. Quant au fait de quitter
ce monde, où il vivait en reclus, inutile, et ratant tout ce qu'il
entreprenait, ce ne serait pas vraiment dramatique. Il avait
d'ailleurs déjà eu un apaisant avant-goût de l'au-delà. Une nuit,
sa respiration s'était arrêtée, et il s'était retrouvé (en rêve,
pensait-il) dans un jardin baigné d'une lumière éclatante, où il
était attablé, et dévorait à belles dents un camembert
incroyablement délicieux ; un homme en noir s'était alors
approché et lui avait dit : "si tu veux, tu peux rester ici pour
toujours" ; Lucas avait répondu qu'il voulait bien, mais qu'il
devait d'abord aller dire au revoir à ses copains. Il s'était alors
réveillé et avait recommencé à respirer, mais il conserverait un
souvenir très doux de cet endroit paradisiaque...
 
Lorsque le GPA le rappela, il était prêt. Il comprit vite que son
interlocuteur était d'un autre niveau que le précédent, et qu'il
souhaitait beaucoup en savoir plus sur ce Lucas qui acceptait
son sort sans (trop) discuter ; il n'y avait d'ailleurs plus de
tutoiement hors de mise. Lucas fut invité à s'expliquer.
 
- Voilà, je vous décris la situation. J'habite près d'un bois, au
bout d'un chemin montant, en forte pente, étroit et sinueux, de
près d'un km ; il n'y a qu'une ferme au début et une autre au
milieu du chemin, c'est dire que dès qu'une voiture inconnue se
présentera à l'entrée de cette route, elle sera repérée, surtout
de nuit, et je serai informé bien avant qu'elle n'arrive chez moi,
ce qui me donnerait largement le temps de me cacher dans le
bois, si je le voulais. Quand vos hommes redescendraient, ils
trouveraient un tracteur leur barrant le chemin, et tout le
personnel de la ferme armé de fusils pour la chasse au gros
gibier, avec des balles à ailettes. Ce sera un massacre. Ne
croyez pas que nous hésiterons, ou que nous aurons peur de
suites judiciaires : tout est déjà prévu pour éliminer des
agresseurs plus courants sans l'aide des gendarmes qui
mettraient bien une demi-heure à arriver ; le voisin a un tracto-
pelle pour creuser des fosses pour enfouir les tonnes de fumier
de dinde que son exploitation doit éliminer ; eh bien, sous le
fumier de dinde, très corrosif, il y aura les occupants de la
voiture. Si malgré tout vous arriviez jusqu'à moi, bien que je sois
un opposant à la chasse, je dispose de plusieurs armes, reçues
de quelqu'un qui me devait de l'argent, notamment le fusil de sa
femme, à canon rescié afin que les chevrotines se dispersent
mieux, ce qui fait qu'avec une seule cartouche à 9 grains, j'abats
tout un groupe d'assaillants. De plus, j'ai construit la maison
sans fenêtres, avec des meurtrières, pour protéger du mistral, et
il y a plusieurs issues de secours dissimulées, je n'en dis pas
plus. D'autre part, si vous imaginez m'avoir en dehors de chez
moi, sur une route, vous aurez aussi des problèmes ; je vis en
ermite et ne sors qu'une fois par semaine pour aller aux
provisions ; en quittant ma rue, il y a quatre chemins
complètement opposés que je puis choisir ; et je vous assure
que des voitures inconnues, stationnant dans cette région peu
peuplée où tout le monde se connaît, seront vite répérées car
les gens ont à l'oeil ceux qui pourraient venir leur voler des
truffes dans leurs terrains. Vous voyez donc que cela vous serait
très difficile de réussir, et que vous risquez de perdre bon
nombre de vos hommes.
- Et vous proposez quoi, alors?
 
Lucas sentit que ses arguments avaient produit un certain effet.
Il était temps de livrer le fond de sa pensée ; il était conscient
que, ce faisant, il mettait fin à sa vie. Il prit une inspiration et 
se lança :
 
- Il y a une catégorie de personnes contre lesquelles je ne me
défendrais pas, et je ne leur résisterais pas ; s'il le faut, même,
je pourrais les aider dans leur mission. Tant que vous enverrez
des adultes pour faire la besogne, cela se passera mal, et il leur
arrivera, disons, des "bricoles". Par contre, je sais que dans vos
camps d'entraînement, vous formez aussi des enfants pour
certaines "activités" ; eh bien, si vous envoyez un enfant, de
maximum 13 ou 14 ans, je le laisserai accomplir sa besogne. Et
même, je suis tout disposé à aller l'accueillir à son arrivée au
train à Avignon, ou à l'avion à Marignane ou Nîmes.
 
Il y eut quelques secondes de silence au bout du fil, et Lucas
entendit:
 
- Effectivement, c'est une solution qui peut être envisagée.
- Oui, et je crois que ça règlerait le problème. Après tout, pour
vous, le principal est de pouvoir montrer que les ennemis de
l'Islam ne sont nulle part à l'abri, et peu importent les détails
"matériels" de l'opération.
- Je peux voir ce que nous avons comme éléments fiables dans
cette catégorie, mais cela prendra du temps, et qu'est-ce qui me
garantit que vous n'allez pas en profiter pour disparaître?
- Oh, tout simplement mon compte en banque ; il doit me
rester moins de quatre mille francs, et avec ça on ne va pas loin ;
si vous voulez, je peux vous faxer quelque part un extrait de
compte. Et puis, ça servirait à quoi? Tôt ou tard vous me
retrouveriez et vous me liquideriez dans des conditions sans
doute plus pénibles.
- Bon. De toutes façons, on vérifiera régulièrement.
- J'aimerais vous demander une dernière chose. Vous n'êtes
pas obligé de me l'accorder, mais admettez que, même si j'ai
insulté l'Islam, ce n'était pas de façon bien consciente et
gravissime. Voilà, je voudrais que, celui que vous m'enverrez, je
puisse passer deux jours entiers de vacances avec lui, pour lui
faire visiter la région et passer un peu de temps ensemble.
- Vous êtes fou!?
- Non, c'est simplement une dernière volonté. Vous ne vous
rendez pas compte de l'existence solitaire et inutile que je
mène. Grâce à vous, finalement, je ne mourrai pas seul dans
mon coin, et je devrais vous en remercier. Mais auparavant, je
voudrais, pendant ces deux jours, avoir une dernière fois
l'occasion d'être utile et de faire plaisir à quelqu'un, vous
comprenez? Demandez l'avis de l'enfant...
- Si vous y tenez, pourquoi pas! Mais il est bien entendu qu'il
accomplira sa mission.
- Aucun problème...
- Bon, je vous recontacte.
- Quand vous voulez... Et merci.
 
Lucas était du genre (en voie de disparition) à remercier même
ceux qui lui voulaient du mal. En fait, il était soulagé ; il avait
obtenu ce qu'il souhaitait et peut-être réussirait-il enfin une
chose : sa mort, qui aurait une chance d'être moins pénible
ainsi...
 
Pour commencer, il s'aperçut de quelques conséquences
positives de la situation. D'abord, il n'aurait pas à partir en
tournée stressante et épuisante pour faire écouter ses disques
dans églises ou salles polyvalentes de la région et puis du
pays, avec tout ce que cela impliquait comme problèmes :
nécessité d'emprunter de l'argent pour le matériel sono,
aménagement de la voiture ou achat d'une fourgonnette,
installations et démontages à répétition de matériel lourd avec
une seule main valide, accueil peut-être mitigé des
responsables locaux ainsi que des commerçants pour les
affiches, public qui ne vient pas et/ou qui n'achète pas, frais de
déplacement et d'hôtel pouvant absorber tout le bénéfice
éventuel, risques de cambriolage pendant ses absences, etc. Il
n'était pas mécontent, finalement, d'échapper à ça.
 
Puis, il y avait aussi des travaux urgents et rebutants à la
propriété où il vivait. Il fallait réviser les 800 m de grillage et les
320 piquets de clôture, malmenés comme chaque année par les
sangliers détalant en panique en entendant les 4x4 des
chasseurs. Parfois même, des chevreuils, affolés, sautaient d'un
bond le grillage, et cherchaient abri près de la maison de Lucas ;
en repartant, ils se frayaient un passage sous le grillage. En fin
de compte, Lucas voyait plus de gibier que les chasseurs... qui
allaient en douce fusiller les cochons dans les fermes!
 
Il aurait également fallu se décider à enlever les buissons de
ronces et épineux, aux racines bien accrochées dans la caillasse,
sur plus d'un hectare de garrigues, et cela avec une seule main
valide...
Il y avait aussi la maison elle-même ; l'eau remontait sous les
panneaux de bitume ondulé du toit en terrasse, trop peu incliné,
pourrissait les panneaux de contreplaqué sous-jacents, et
tombait finalement dans des seaux accrochés de ci de là aux
plafonds des différentes pièces ; Lucas pensait remplacer cette
couverture par du bitume à souder, mais ces rouleaux étaient
très lourds à manipuler et à souder avec une seule main en
état... Pour moins passer pour un marginal, Lucas aurait aussi
souhaité masquer les "murs" de contreplaqué par une rangée de
parpaings, ce pour quoi il aurait fallu une entreprise, car, outre
son invalidité, Lucas avait toujours été incapable de maçonner
trois parpaings en ligne droite...
 
Sa fin anticipée aurait au moins l'avantage de lui éviter toutes
ces corvées frôlant parfois la mission impossible.
 
Un autre motif de soulagement pour Lucas : il ne mourrait pas
seul, ignoré de tous, et plusieurs mois se passant avant que
quelqu'un ne s'inquiète de son sort. En effet, personne ne venait
jamais chez lui, même pas les voisins, malgré des invitations
répétées de Lucas. Il aurait été retrouvé Dieu sait dans quel état
par des gens qui n'auraient su que faire de lui ni qui prévenir.
Cela allait lui être épargné ; il soupçonnait un peu ses ami(e)s
dejà dans l'autre monde d'y être pour quelque chose, et il s'en
remettait à eux pour la suite des évènements, ce qui lui
permettait de rester assez calme pour l'instant ; il serait toujours
temps de paniquer plus tard...
 
Plusieurs jours se passèrent sans nouvelles. Lucas mit ce délai à
profit pour préparer son "départ". Il ressortit une liste des
personnes, une vingtaine, à qui il envoyait des voeux à chaque
nouvelle année. Il prépara une lettre-type avec son ordinateur,
expliquant ce qui lui arrivait, et personnalisant éventuellement le
texte par rapport au destinataire avant la sortie à l'imprimante.
Il fit un paquet avec les vingt enveloppes et le mit bien en
évidence sur une table qui lui servait de bureau. Sur deux lettres-
type supplémentaires, à destination de ses voisins, il ajouta
une mention manuscrite pour leur apprendre qu'ils devraient
dorénavant s'occuper eux-mêmes de leurs chats, dont deux
avaient spontanément élu domicile chez Lucas, et il mit ces
lettres avec les autres, en haut du paquet.
 
 Il rédigea une lettre plus spécifique à un frère vivant dans le
Nord, seul membre de sa famille qui fût en état aussi bien
physique que moral d'assumer les suites de sa disparition ; il lui
laissa le soin de prévenir sa mère et le reste de la famille. Il lui
laissait aussi sa maison avec tout le contenu, avec le conseil
d'en vendre ce qu'il fallait pour payer l'enterrement, dans le
village des Ardennes qu'il avait eu à coeur de défendre, où un
emplacement l'attendait au cimetière, et où on ne l'aurait pas
oublié. Il laissait le reste de ses droits sur la maison des truands
corses à une personne qui lui en avait déjà acheté une bonne
partie afin de permettre son installation en Ardèche, et qui lui
avait prêté de l'argent pour faire ses CDs. Il rassembla aussi les
partitions manuscrites de ses compositions, les bandes
numériques ayant servi à fabriquer les disques, et les films pour
l'impression des pochettes, en un autre tas sur la table-bureau,
avec un mot d'explication.
 
Il regroupa dans une liste les coordonnées des organismes à
prévenir: EDF, téléphone, banque, assurances, le (tragique...)
serveur Internet, et la mutuelle qui lui versait une allocation
d'invalidité et allait fournir 3.000 F pour les frais d'obsèques ;
pour ces dernières, Lucas prendrait lui-même discrètement les
contacts.
 
Puis vint le grand nettoyage. Lucas craignant de manquer de
temps, et la déchetterie communale n'ouvrant que deux fois par
semaine, commença par ce qu'on pouvait difficilement brûler : le
contenu du réduit pour l'outillage. Fébrilement, il remplit sac
poubelle sur sac poubelle de tout ce qu'il avait gardé pour le
"cas où" : visseries, fils électriques, tuyaux pvc, composants
électroniques du temps où il bricolait postes de radios et
claviers d'orgues, pots de peinture, excédents de papier peint et
de tapis plain, petit matériel auto, éléments d'informatique hors
d'usage dont on s'était débarrassé auprès de lui, cartons,
vieilles batteries, vieux souliers, etc. Lucas démonta aussi les
étagères ayant contenu tout cela. Il ne restait plus que le "vrai"
outillage, qui pouvait toujours servir à son frère. En plusieurs
voyages, Lucas conduisit tout cela à la déchetterie, où le
préposé en récupéra une bonne partie pour encombrer son
propre atelier. Puis vint le tour des 2.000 boîtiers de CDs que
Lucas avait changés et gardés, espérant un jour leur trouver une
utilité.
 
Il n'y avait toujours aucune nouvelle du GPA. Lucas s'attaqua au
tri des papiers accumulés sur un étage de bibliothèque ; il
liquida les vieilles factures acquittées, ne gardant que la plus
récente du téléphone et de l'EDF, pour faciliter la résiliation des
contrats. Il remplit plusieurs sacs poubelle de revues, bulletins,
lettres, modes d'emploi d'appareils qu'il ne possédait plus,
documents "à conserver" concernant des concours publicitaires
anciens, etc. Cela prit moins de temps que pour le réduit à
outillage, et Lucas était ainsi tranquille: il ne laisserait pas
derrière lui un véritable caphanaüm. La seule chose qui
encombrait encore son habitation, c'était environ 1800 CDs
invendus...
 
Le lundi matin suivant, on était à la mi-mars, le dirigeant du GPA
le rappela.
 
- Nous avons trouvé quelqu'un pour la mission ; il s'appelle
Saïd, et a 14 ans ; il arrivera mercredi à 9 h 50 à l'aéroport de
Marignane.
- D'accord ; j'irai l'accueillir, comme promis, sans problème. Il
vient de France ou de l'étranger?
- Quelle importance?
- C'est parce que, entre le hall des lignes intérieures et l'autre,
à Marignane, il y a bien 500 mètres, et je voudrais attendre
Saïd dans le bon.
- Il viendra de l'étranger. Et il est d'accord pour rester deux
jours avec vous pour faire du tourisme ; cela semblera d'ailleurs
plus plausible qu'un enfant qui fait un aller-retour trop rapide. Il
aura donc jusqu'à vendredi soir pour sa mission.
 
Lucas avala sa salive ; il tremblait légèrement. Il aurait préféré
deux jours "entiers" ; il lui vint une inspiration :
 
- Je vous remercie, et je ferai ce que je pourrai pour que ça se
passe bien. Mais, au risque de me mêler de ce qui ne me
regarde pas, est-ce qu'on peut accomplir une mission comme ça
un vendredi, en plus si on est intégriste?
 
Son interlocuteur eut un grognement étonné, et Lucas entendit
qu'il s'entretenait en arabe avec d'autres personnes ; finalement
la réponse arriva :
 
- Vous avez raison. Vous aurez donc jusqu'au samedi matin,
dernier délai.
- D'accord. Vous en informerez Saïd? Je ne voudrais pas que...
- Ce sera fait. Un autre point : pour vous reconnaître, vous
tiendrez votre CD à la main, bien en évidence.
- Si vous voulez, mais ce ne sera pas suffisant s'il y a foule. J'ai
mieux à proposer, vous pouvez prendre note. Dans le hall, il y a
un avion ancien pendu au plafond ; je me tiendrai juste en
dessous. Je serai habillé avec une chemise jaune sans manches
et un pantalon de training noir avec bandes rouges ; j'ai des
cheveux blonds clairs, et une attelle à la main gauche. Il n'y aura
certainement pas deux personnes comme ça! Maintenant, il faut
aussi parler du retour de Saïd, samedi. Il reprendra l'avion?
-  Non, il est prévu qu'il repasse d'abord à Paris, au train.
- Vous savez, j'habite un village de 120 habitants, (et bientôt
119...) : il n'y ni bus ni taxi, mais ne vous en faites pas, je
m'arrangerai pour que quelqu'un de confiance puisse venir
chercher Saïd près de chez moi en voiture, pour le conduire à la
gare d'Avignon ; je trouverai bien une histoire à inventer. Et
croyez-moi, je ne veux surtout pas que Saïd ait des problèmes. À
propos, il faudrait qu'il prenne des vêtements assez chauds,
parce qu'en mars, s'il y a du mistral, cela peut être très froid
quand on n'est pas habitué; de toutes façons, s'il lui manque
quelque chose, on l'achètera.
 
On aurait dit que c'était Lucas qui dirigeait les opérations ; il
faut croire que son sens de l'organisation et son souci paradoxal
de voir l'opération se dérouler au mieux impressionnèrent, car le
dirigeant du GPA ne fit pas d'objections. Lucas lui communiqua
aussi son numéro de téléphone portable, pour le cas où Saïd,
malgré les dispositions prises, tournerait en rond dans
l'aéroport, et il souhaita intérieurement que sa vieille CX n'ait
pas des fantaisies juste ce jour-là...
 
Après cette communication téléphonique, Lucas éprouva le
besoin de manger un peu de chocolat, pour se remettre : les dés
étaient jetés et il lui restait moins d'une semaine à vivre. Il ne
verrait pas la fin du week-end prochain...
 
Il ne restait, d'ici mercredi, qu'un jour et demi pour tout préparer
en vue de l'arrivée de Saïd, ce qui était un peu juste. Dans les
heures qui suivirent, Lucas commença par nettoyer la cuisine et
la salle de bain. Puis il se rendit en ville, à 20 km, car il lui 
fallait du pétrole pour le chauffage jusqu'à samedi, et une 
bouteille de gaz pour la cuisine. Il se rendit chez Manuel, qui 
était en vacances de Pâques, et donnait de temps à autre un
coup de main à ses parents qui avaient une entreprise de pompes
funèbres. Lucas se renseigna auprès d'eux, mine de rien, sur les
prix des cercueils ; il aurait bien voulu un cercueil blanc, mais 
cela allait dépendre de ce que son frère allait pouvoir tirer de la
vente de ses biens.
 
Manuel l'accueillit avec amabilité. Il avait à présent 19 ans et
possédait son permis de conduire, ce qui était essentiel pour ce
que Lucas voulait lui demander. Lucas se rendit compte que
c'était la dernière fois qu'il le voyait, et cela lui fit un choc 
qu'il s'efforça de dissimuler ; il se dit qu'il ne fallait pas qu'il entre
dans le jeu un peu morbide de se dire à chaque instant : "C'est
la dernière fois que je viens dans telle ville, que je viens dans
telle rue, dans tel supermarché où j'ai tels souvenirs, que je vois
telle personne, que je mange telle chose, etc.": cela ne pouvait
qu'être démoralisant. Lucas exposa son problème, en
travestissant la vérité juste ce qu'il fallait :
 
-  Je vais recevoir chez moi un invité imprévu, un certain Saïd,
un enfant nord-africain de 14 ans, de mercredi à samedi. Le
problème, c'est que justement samedi matin je dois subir une
petite intervention chirurgicale, et je ne serai pas en état de
ramener Saïd à la gare d'Avignon, où il doit prendre le train pour
Paris. Si je te paie l'essence, est-ce que tu pourrais venir le
chercher chez moi avec la R5 du magasin et le conduire à
Avignon? En partant à 11 heures de chez toi, ça doit pouvoir
aller. Tu es libre à ce moment-là?
- Je suppose que je peux m'arranger. J'en profiterai pour
ramener des affaires de mon logement à Avignon, comme ça
c'est mes parents qui paieront l'essence.
- Si tu veux... Ah oui, Saïd te remettra une enveloppe avec les
clefs de ma maison, et un petit mot pour te dire comment me
contacter parce qu'aujourd'hui je ne peux pas te dire exactement
dans quel service je me trouverai samedi ; tu pourras voir ça plus
tard dans l'après-midi.
- Ça va.
 
Manuel, qui n'était toujours pas du genre expansif, n'avait pas
posé de questions : chacun ses affaires... N'empêche, Lucas
avait du mal à quitter Manuel, sachant qu'il ne le reverrait plus ;
après tout, c'était le dernier être humain pour lequel il avait eu
vraiment de l'affection quand il était plus jeune. Il accepta un
verre de jus de pommes, et s'entretint un peu avec Manuel de sa
vie d'étudiant. Il ne s'attarda pas davantage, sentant que
Manuel avait autre chose à faire, comme regarder la TV, par
exemple... Il lui serra la main et se dirigea vers la sortie ; au
moment de refermer la porte, il jeta encore un regard
nostalgique vers le visage de Manuel, qu'il voyait de côté, assis
devant la TV, et il comprit que la séparation progressive d'avec
le peu qui remplissait sa vie, ne serait pas nécessairement
facile... Etait-ce vraiment une bonne idée que de faire durer cela
encore près d'une semaine?
 
Lucas fit un effort de volonté et se ressaisit. Toute sa vie, il 
avait fait face à une quantité incroyable de contrariétés et de 
coups durs ; même les truands corses avaient reconnu sa force
morale. Ce n'était pas le moment d'abdiquer, si près de l'"arrivée".
Il alla chercher du pétrole et une bouteille de gaz, et fit le plein
d'essence pour mercredi. Au supermarché, il prit la précaution
d'acheter une brosse à dents pour Saïd, des bouteilles de cola
et de fruits exotiques, des biscuits et diverses friandises, sans
oublier les barres chocolatées pour lui-même, et des gobelets en
plastique à mettre dans la voiture pour le voyage. Et tant pis si,
en fin de compte, Saïd se révélait être un petit macho dur et
brutal qui n'allait pas lui dire trois mots par jour avant de
prendre plaisir à l'assassiner samedi et lui cracher dessus une
fois mort... Lucas préférait s'attendre au pire, tout en faisant des
préparatifs en vue de l'inverse. Il prit aussi un stock de
croquettes pour les chats des voisins (qui avaient parcouru près
d'un km pour s'installer chez lui sans rien lui demander) ; il
faudrait d'ailleurs qu'il rajoute quelques lignes à ce sujet sur la
lettre à son frère.
 
Quand Lucas rentra chez lui, il déchargea la voiture et fit ses
comptes. Puis, ne changeant rien à ses habitudes, il regarda des
séries humoristiques à la télévision allemande par satellite.
Mais au soir, il préféra regarder des cassettes video de séries
qu'il appréciait : "Ricky ou la belle vie", "Sauvés par le Gong",
"Madame est servie", dont le point commun était la présence
d'enfants auxquels il aurait bien voulu ressembler, ou les avoir
pour amis.
 
Le lendemain, mardi, Lucas commença sa journée comme
d'habitude, par faire le "tour" de son terrain. Dans la partie
boisée se trouvaient dix terrasses de 200 m chacune, et Lucas
avait débroussaillé un circuit pour les parcourir, soit en tout deux
km; avec la partie garrigues, cela faisait au total trois km, soit
environ 35 à 40 minutes de promenade. Comme le parcours était
hors de vue de la voie publique, Lucas avait pris l'habitude,
depuis l'été précédent, de le faire en "très" petite tenue, et
quand les froids étaient arrivés, il avait juste mis un foulard
autour du cou ; il était surpris de sa propre endurance : même
quand il gelait, il n'avait pas la chair de poule, et sa
température redescendait à 33° sans lui poser trop de
problèmes; par contre, il y avait des avantages : il pouvait
passer la journée en ne chauffant l'habitation qu'à 12°, et il
n'avait jamais plus eu de rhume... C'était aussi une façon plus ou
moins consciente, les jours de pluie ou mistral glacés, de se
punir pour tout ce qui n'allait pas dans son existence, et qui
était bien sûr de sa faute...
 
Le reste de la journée fut bien rempli. Il fit la lessive et la
vaisselle. Il nettoya la chambre et la prépara pour recevoir Saïd ;
il retourna le matelas et mit des draps à fleurs ; il vérifia le bon
fonctionnement de la petite TV couleur près du lit, ainsi que la
mini-chaîne ; il alla chercher les écouteurs de son matériel
d'enregistrement et les brancha sur la chaîne, pour le cas où
Saïd voudrait écouter radio ou cassettes à son aise.
 
L'après-midi, il nettoya le salon et la salle à manger, ainsi que
les toilettes. Il vérifia les niveaux d'huile, d'eau, et de liquide
hydraulique de la voiture, la lava, et passa l'aspirateur à
l'intérieur ; un léger mistral soufflait avec régularité, et Lucas
n'avait donc pas à s'inquiéter d'humidité rendant problématique
le démarrage de la voiture le lendemain matin. À 17 heures, tout
était prêt. Pendant que son téléphone portable se rechargeait,
Lucas regarda à la TV les séries habituelles ; celle avec Al Bundy,
à l'humour féroce et ravageur, réussit à le faire rire. Après avoir
mangé, comme d'habitude, une boîte de conserves et du
fromage, Lucas commença sa soirée par faire un peu d'orgue : la
fin de sa symphonie, la partie "la Vie après la vie" ; ne l'ayant
plus jouée depuis près d'un an, il eut certaines difficultés,
surtout que son doigt paralysé se coinçait entre les touches
noires. Désirant rester dans ce cadre d'orgue, il écouta un CD
enregistré sur les plus grandes orgues d'église du monde, celles
de Passau, en Bavière, finalement le seul orgue d'église où sa
grande symphonie aurait pu être jouée... Il termina la soirée en
regardant un enregistrement video d'une messe de minuit à
Notre-Dame de Paris, et celle de la restauration de l'orgue, cet
orgue qu'il n'avait jamais pu approcher, et où les titulaires,
contactés, n'avaient pas envie de jouer ne fut-ce que des
extraits de son oeuvre ; si Lucas avait pu leur proposer de
l'argent, cela aurait peut-être été différent... Avant d'aller
dormir, Lucas prit un bain, ce qui, la fatigue de la journée aidant,
lui permit de s'endormir aisément.
 
Ce mercredi matin, Lucas, craignant de ne pas entendre le radio-
réveil, se réveilla trop tôt et somnola ensuite jusqu'à 6 heures,
moment prévu pour le lever. Il était à la fois calme, et inquiet
d'avoir un problème de voiture et d'arriver en retard à l'aéroport
de Marignane, à 200 km. Que ferait Saïd si cela se produisait?
L'attendrait-il? Penserait-il à l'appeler sur le portable? Lucas
donna à manger aux chats rentrés de leur vagabondage nocturne;
il mangea un peu de pain aux olives, avec du fromage. Après
avoir rempli le réservoir du chauffage à pétrole, il fit sa toilette.
Il s'habilla de la façon convenue avec le GPA : un chemisier-
tunique jaune sans manches, porté au-dessus d'un pantalon de
training noir et rouge. Il mit sa montre à son poignet droit et
l'attelle au medius de sa main gauche ; au poignet gauche, il mit
une gourmette en plaqué or, avec son prénom gravé, et une
chaîne en petites boules dorées à son cou; comme cela, il
passerait moins pour un marginal désargenté. Lorsque Lucas
sortit pour charger quelques provisions et boissons dans la
voiture, il s'aperçut qu'il avait déjà commis une erreur : le
mistral s'était renforcé, et pénétrait de tous côtés sous le
chemisier, qu'on ne pouvait fermer que par un seul bouton au
centre, à cause d'un rétrécissement au lavage. "Heureusement
que j'ai de l'entraînement au froid!", se dit Lucas.
 
Quand la voiture fut prête, à 7 heures, et la maison close, Lucas
prit le temps de regarder autour de lui. Le jour se levait ; le
mistral évacuait du ciel les restes d'une précédente dépression ;
il n'y avait aucun bruit d'activité humaine à cette heure matinale.
Lucas considéra sa modeste habitation, et son terrain, trois
hectares de garrigues et de bois, "son" bois, qui lui avait coûté
tant d'efforts à débroussailler, mais Lucas avait été très content
de "posséder" des arbres. Il était conscient que, lui qui se
plaignait de la solitude, quand il reviendrait en ces lieux, il ne
serait plus seul, pour tout le "reste" de sa vie ; c'était à la fois
inquiétant et réconfortant. Il se demanda à quoi avait bien pu
penser le Christ, quand il passa ses derniers jours à côté de celui
qui allait le trahir ; mais Lucas, c'est avec son futur assassin
inconnu qu'il allait devoir vivre ... et si possible l'aimer.
 
Sa voiture, en vieille mais fidèle amie, démarra à la première
sollicitation. "Merci!", lui dit Lucas, soulagé. Lorsque la CX fut
montée en position de route, Lucas la sortit de la propriété,
s'arrêta pour refermer le morceau de grillage qui servait de
portail, et ce fut le départ pour l'inconnu.
 
Sortant de l'Ardèche, il prit l'autoroute à Bollène. Il fit tout le
trajet à 110-115 km/h maximum, pour ménager la voiture qui
n'avait plus de thermostat et dont le moteur ne montait pas
assez en température. Il écoutait une cassette d'une chanteuse
de variétés... japonaise, que la jeune choriste qui avait participé
au CD de Lucas lui avait fait découvrir. Jusqu'en vue de l'Etang
de Berre, Lucas resta assez serein ; il profitait des paysages,
comme s'il les voyait pour la première fois : le vaste château de
Mornas, les Alpilles, ND de Beauregard, le Lubéron. Mais, peu
après, lorsqu'au sommet d'une côte il découvrit au loin en
contrebas à sa droite les bâtiments et les pistes de l'aéroport,
un trac soudain le saisit, et son coeur battit plus fort ; ses mains
se crispèrent sur le volant, et il eut mal au doigt emprisonné
dans l'attelle. Qu'allait-il donc faire dans cette galère? Et, en
plus, de son plein gré??? Désemparé, il faillit s'embrouiller dans
la sortie de l'autoroute et se retrouver chez un constructeur
aéronautique. Il eut également du mal à s'orienter, à l'aéroport,
vers le parking courte durée P2, dont il avait raté de peu
l'entrée, face au hall d'arrivée. Il gara la voiture bien à l'écart
des autres, car, à cause de sa main gauche, les manoeuvres de
parking n'étaient pas évidentes. Il était 9 h 15, et il lui restait
une bonne demi-heure à attendre...
 


 
Il y avait maintenant plusieurs longues minutes que l'avion
d'Afrique s'était posé. Lucas attendait comme convenu sous
l'avion ancien suspendu au plafond, et il n'en menait pas
large. Il se donnait beaucoup de mal pour dissimuler le
tremblement de ses bras et de ses mains ; celle-ci étaient
devenues blanches et froides, et Lucas se demandait quel
aspect pouvait bien avoir son visage... Quand les premiers
passagers commencèrent à descendre le grand escalier
central aboutissant au hall, Lucas faillit s'emporter contre lui-
même : il avait encore commis une erreur ; en effet, les
passagers, au bas de l'escalier, tournaient à droite vers le
local d'arrivée des bagages, alors que Lucas se trouvait à
leur gauche, sous l'avion suspendu. Il avait intérêt à se
rapprocher de l'escalier, mais ce faisant il risquait de ne pas
être trouvé par Saïd si celui-ci venait par un ascenseur!
Finalement, il se tint à mi-distance de l'escalier et de l'avion,
et se rendit compte que c'était pire, car il devait à la fois
regarder devant et derrière lui. Ça commençait bien! Mais
cette péripétie avait au moins eu pour mérite d'arrêter le
tremblement de ses mains...
 
Sur l'escalier il y avait à présent de moins en moins de
personnes, tandis que dans le hall, par contre, cela devenait
la cohue. Lucas, anxieux, s'accorda trois secondes pour vite
faire un aller-retour de vérification, à travers la foule, jusque
sous l'avion suspendu, ce qu'il fit en quelques enjambées. Et
il eut un choc : un adolescent, immobile, se tenait là,
légèrement de travers par rapport à lui et ne le voyait pas
encore. Il était un peu plus petit que Lucas, mince de
corpulence et de visage ; ses cheveux en broussaille
retombaient de tous côtés en longues mèches et
dissimulaient tout le front sauf un triangle au centre. Il avait
une parka doublée gris clair au large col fourré noir, avec des
empiècements bruns ; il portait un pantalon en jean, et des
baskets qui avaient été blanches. Il tenait dans une main les
longues courroies d'un sac de voyage cylindrique qui frôlait le
sol.
 
Lucas s'approcha, par un léger mouvement tournant, pour lui
faire face, et il vit les yeux gris-bleu acier de l'enfant qui
s'accrochèrent à lui ; il l'avait reconnu. Lucas remarqua le nez
mince, les lèvres légèrement charnues, et l'aspect global froid
et déterminé ; il esquissa un pauvre et vague sourire et dit :
 
- Tu es Saïd?
- Oui. Et tu es Lucas.
- Ben oui, et j'ai évidemment raté ton arrivée : je
t'attendais un peu plus près de l'escalier.
- Je suis venu par un ascenseur avec une hôtesse.
- Tu m'excuseras, je ne pouvais pas savoir. Tu as d'autres
bagages?
- Non, rien que ce sac.
 
Lucas avança la main vers les sangles du sac pour en
débarrasser Saïd.
 
- Je peux?
- Si tu veux!
- Viens, on va le mettre dans la voiture.
 
Il prit le sac de la main de Saïd par le milieu des sangles,
pour qu'il ne frotte pas à terre, sans réaliser qu'en fait il
devait se porter à l'épaule, et se mit en marche, avec Saïd à
ses côtés. Ils traversèrent la route et entrèrent dans le
parking. Saïd restait silencieux, et Lucas cherchait quelque
chose de pas trop idiot à dire. Il jeta un regard furtif vers
l'enfant. "Et en plus, il semble très intelligent", se dit-il. À
son avis c'était plutôt inquiétant, car il avait appris à ses
dépens avec Manuel que, plus on est intelligent, plus on est
habile à faire souffrir les autres. Saïd le regarda à son tour,
ou plutôt le toisa ; la chemise sans manches de Lucas,
retenue par l'unique bouton, flottait en tous sens sous l'effet
du mistral, et contrastait avec l'épaisse couche de vêtements
et la parka à col fourré de Saïd.
 
- T'as pas froid, comme ça? fit Saïd d'un ton où perçait le
reproche.
- Un peu, mais ça n'a pas plus beaucoup d'importance ; et
puis je me suis habitué.
 
Lucas avait effectivement d'autres soucis que cela. Mais la
remarque de Saïd le laissa perplexe. "Qu'est-ce que ça peut
bien lui faire?", pensa-t-il ; craignait-il qu'il ne tombe malade
et ne soit pas en forme pour samedi? Ou alors ... ou alors y
aurait-il un coeur derrière cette carapace de dureté acquise
par l'entraînement au GPA?
 
- Tu m'excuseras pour ma voiture, dit Lucas un peu plus loin,
elle n'est pas très digne de toi ; elle a 20 ans et 250.000 km
; ou peut-être 350.000, personne ne le sait. Regarde, c'est la
CX grise au fond du parking.
- T'en fais pas, chez nous on est habitué à pire. Elle n'a pas
l'air si mal, et elle a même un aileron sur le coffre : ça fait
"sport".
- Oui, c'est quand même une GTI, et à son époque c'était
très bon comme voiture.
 
Il faut reconnaître que la peinture gris clair métallisé et les
chromes abondants luisant au soleil donnaient une image
flatteuse. Arrivé près de la voiture, Lucas ouvrit le coffre et y
mit le sac de Saïd. Il ferma à clef, et se tourna vers Saïd.
 
- Saïd, tu sais, je ne suis pas vraiment du genre "héros", et
j'aurais bien besoin d'un remontant, je veux dire un verre de
cola. Est-ce que tu acceptes qu'on aille à la cafeteria prendre
quelque chose?
 
Lucas, instinctivement, avait trouvé sa place par rapport à
Saïd : devant cet enfant sûr de lui, intelligent et volontaire, il
sentait toute son infériorité et s'en accommodait. Il aurait
adoré partager un peu la vie d'un tel enfant, mais dans
d'autres circonstances. Saïd, par contre, devait avoir plutôt
l'habitude qu'on lui "aboie" des ordres, car il eut un petit
sourire amusé pour cette autorisation qu'on lui demandait, et
consentit. Lucas rouvrit le coffre et y prit sa sacoche avec
papiers et argent. Et ils retournèrent à l'intérieur de
l'aérogare, traversèrent le hall, et arrivèrent à la cafeteria
self-service. Lucas prit un plateau où il déposa un croissant et
un cola, et il demanda à Saïd ce qu'il souhaitait. Celui-ci, qui
lorgnait visiblement vers un éclair au chocolat, était ennuyé :
 
-  Ça m'embête d'accepter quelque chose de toi...
 
Lucas, qui pressentait que Saïd n'était pas du genre "tueur
sadique", mais qu'on fond de lui il y avait quelque chose
d'attachant, se risqua à plaisanter :
 
- Pourquoi pas? Après tout, tu es mon meilleur ennemi...
 
Il eut raison, car Saïd ne put s'empêcher de sourire, et
découvrit ainsi de superbes et larges incisives blanches,
bordées de deux petites canines pointues. Il secoua la tête,
l'air de dire "tu es dérangé!". Puis il se décida :
 
- Je prendrai un éclair au chocolat et du jus d'orange.
 
Lucas ajouta cela sur le plateau. Ils passèrent à la caisse, où
Lucas régla, et il dit à Saïd : "je te suis" ; Saïd choisit lui-
même une table près des baies vitrées donnant sur les
pistes, et à l'écart des autres consommateurs. Ils mangèrent
et burent en silence, visiblement affamés l'un et l'autre. Mais
Lucas se rendit vite compte qu'un seul malheureux éclair,
c'était insuffisant pour un adolescent comme Saïd. Il décida
de faire une mise au point.
 
- Tu as l'air d'avoir faim! Tu m'autorises à aller te chercher
encore un éclair?
- Je ne sais pas...
-  Saïd, sois franc avec moi : si je te donnais un million de
dollars, est-ce que tu renoncerais à ta mission?
- Non.
-  Eh bien je vais te dire un secret : je ne veux pas que tu
renonces à ta mission, sous aucun prétexte, même si je suis
super-gentil avec toi. Tu vois, je n'ai plus envie de continuer
à vivre dans un monde de bêtise et de méchanceté. Et
samedi, tu vas me rendre le plus grand service que quelqu'un
m'ait jamais rendu : m'enlever de ce monde où tous les gens
se détestent, et je t'en suis vraiment reconnaissant.
 - Mais je ne comprends pas! Alors, tu as fait exprès
d'insulter l'Islam?
- Insulter l'Islam, tu veux rire! Qu'est-ce qu'on t'a dit que j'ai
fait?
- Que tu as fait tout un disque avec des chansons contre
l'Islam.
- Ah tu parles! J'ai fait un disque avec des chansons pour
des enfants et des jeunes, comme toi, pour parler de leurs
problèmes. Et comme il y a des jeunes qui se demandent
pourquoi on est sur la terre, je leur ai fait une chanson pour y
répondre, et malheureusement, dans le texte, je dis qu'on est
sur terre pour apprendre à s'aimer... et pas pour trancher la
gorge des innocents...
- Oui, et après?
- Hé bien, rien! C'est simplement ce morceau de phrase (pas
tout un disque!) qui a déplu à tes copains. Tu crois, Saïd, que
l'Islam dit qu'on est sur terre pour apprendre à se détester et
pour s'entre-égorger?
- Non. Enfin, je ne crois pas... Alors donc, c'est pour ça qu'on
m'a fait venir en Europe? C'est pour ça que je dois te tuer?
Mais ils sont tombés sur la tête!
- Non, je leur ai marché sur le pied...
 
Saïd, malgré lui, pouffa de rire, puis dit :
 
- Mais arrête! Tu ne peux pas être un peu sérieux! Tu ne te
rends pas compte de la situation. Attends, je vais aller leur
téléphoner, moi!
 
Cette révolte devant l'injustice révélait la vraie personnalité
de Saïd : c'était quelqu'un de bien, qui était prêt à prendre
la défense d'un inconnu comme Lucas. Mais celui-ci le rappela
à la réalité :
 
- C'est inutile : tu sais ce qui arrive à ceux qui reçoivent un
ordre du GPA et ne l'exécutent pas?
- Oui, c'est vrai. On les tue et toute leur famille avec.
- Voilà. Donc nous n'avons pas le choix, Saïd. Il faut que tu
accomplisses ta mission. Ceci dit, je n'en veux pas au GPA, tu
sais, au contraire : sans eux je n'aurais jamais pu rencontrer
quelqu'un d'aussi sensationnel que toi, et je le pense.
- Oh, Lucas...
- Oui, je peux te l'avouer: j'ai toujours rêvé d'avoir un peu
un grand frère comme toi, qui me défendrait comme tu
t'apprêtais à le faire...
- Un "grand" frère?
- Ben oui, mentalement je n'ai jamais dépassé douze ans ;
tu as déjà pu t'en rendre un peu compte. Et j'ai toujours eu la
nostalgie d'un grand frère que j'aurais pu admirer, aimer et
servir, et qui m'aurait évité de faire plein de bêtises.
- Comme d'écrire cette phrase dans ta chanson?
- Exactement! Et ce qui arrive est de ta faute : si tu t'étais
occupé de moi un peu plus tôt on n'en serait pas là...
- Tu es incroyable! Et impayable...
- Peut-être. Et maintenant, tu me permets d'aller te chercher
un ou deux éclairs? Pour mon "grand" frère?
 
Saïd souriait de cette complicité encore hors de propos il y a
à peine quelques instants. Lucas fouilla rapidement sa
sacoche et en sortit son carnet de chèques, qu'il ouvrit.
 
- Regarde. Il nous reste environ 3.400 francs, jusque
vendredi soir ; cela fait donc 1.133 francs qu'on peut
dépenser par jour, plus ce que j'ai dans le porte-monnaie :
c'est pas si mal! Alors, on y va pour ces éclairs? Tu veux bien?
 
Saïd ne savait plus où il en était. C'est vrai que Lucas était
sympa et se conduisait comme s'il était son jeune frère. Il
accepta, d'autant plus qu'il avait faim, et ils retournèrent se
servir. Lucas prit un éclair pour lui aussi, et il confia le porte-
monnaie à Saïd, qui paya. Ils dévorèrent en silence. Puis
Saïd, qui était observateur,  demanda :
 
- Comment ça se fait, qu'avec tous les disques que tu as
vendus, tu aies si peu d'argent?
- Tu veux rire! Aucun distributeur ou disquaire n'a voulu de
mes disques. Tu sais combien j'en ai vendu? 32!!! Et je dois
encore plein d'argent que j'avais emprunté pour les faire.
J'aurais mieux fait de me mettre avec des copains torse nu
sur une pochette de CD et taper sur des bidons en vomissant
ma haine de la société : j'aurais vendu des millions de
disques...
- T'as pas de chance!
- Eh oui, rien de ce que j'ai essayé n'a réussi, ces derniers
temps. Et ça ne va pas en s'arrangeant...
- Justement : pour samedi, qu'est-ce qu'on va faire?
- On ne change rien. Tu sais ce que le GPA te réserve si tu
désobéis... Et, comme je te l'ai dit, je n'ai plus envie de vivre
dans un monde de méchanceté, où on oblige quelqu'un
d'aussi super que toi à tuer pour une phrase malheureuse (et
encore!), connue seulement de 32 personnes sur des
milliards! Et puis, tu seras là, près de moi, quand je partirai :
ça me donnera du courage et ça me consolera.
- Mais alors, tu m'aimes un peu, Lucas?
- Quelle question... Bien sûr que je t'aime ; il faudrait avoir
un coeur de pierre pour ne pas t'aimer. Pourquoi? Il y a des
gens qui ne t'aiment pas?
- Plein! Ou alors qui sont indifférents.
- Comme qui?
- Ma famille. Mes grandes soeurs me traitent comme leur
valet et mes petits frères m'embêtent tout le temps.
- Et tes parents?
- Ils n'en ont que pour les plus grandes, ou pour les plus
petits ; moi, on ne fait pas attention.
- Je commence à comprendre. C'est pour ça que quelqu'un
de gentil comme toi est allé au GPA? Pour qu'au moins on te
respecte?
- Oui, et tu vois où ça me mène : je vais devoir tuer le seul
qui m'aime bien...
- Et tu n'as pas des amies ou des amis?
- Non, les filles me commandent comme mes soeurs, et les
garçons sont méchants comme mes frères.
- Tu n'as pas beaucoup de chance non plus, dis donc!
- Et toi, tu as des amis?
- À part toi? Non. Moi non plus je n'intéresse personne...
 
À ce moment, une jeune femme, tenant à la main un enfant
de 3 ou 4 ans, passa près d'eux. L'enfant regarda Lucas et lui
fit bonjour de la main ; Lucas répondit par un sourire. Saïd
demanda :
 
- Tu connais?
- Non, pas du tout, mais ça m'arrive souvent : les chats, les
chiens et les enfants, ils sentent que je ne les repousserai
pas avec un coup de pied...
- Et les grands?
- Ils n'ont aucune considération pour moi... Ils ne
comprennent pas qu'avec ma mentalité de douze ans, je ne
m'intéresse pas aux seules choses qui comptent pour eux :
l'argent, le sexe, et imposer son égoïsme aux autres...
- Ça doit te poser des problèmes!
- Bah, je fais avec! Ou j'évite... C'est pour ça qu'avec toi je
me sens bien : tu es à peine plus "âgé" que moi, on a des
problèmes qui se ressemblent, à deux on n'est plus seuls
(évidemment...), et maintenant je sais que tu es gentil : c'est
pour ça que tu me demandais tantôt si j'avais froid... Saïd,
on a trois jours devant nous, et on peut en profiter à fond ; tu
trouveras peut-être que j'exagère, mais si tu veux, tout ce
temps, tu auras le meilleur frère que tu puisses imaginer, qui
n'aura qu'une idée : que tu sois heureux, parce que si tu l'es,
il le sera forcément aussi. Tu es d'accord?
- D'accord!
- Je peux te serrer la main?
- Bien sûr.
 
Par dessus la table, ils se serrèrent la main. Lucas se dit que
le GPA s'était complètement trompé sur Saïd : ce n'était pas
un jeune fanatique, mais un enfant manquant d'affection qui
était prêt à tout pour qu'on s'occupe de lui...
 
Ensuite Lucas et Saïd se levèrent et quittèrent la cafeteria.
Après avoir acquitté le péage du parking, ils retournèrent à
la voiture, mais tous deux dans un état d'esprit
complètement différent d'il y a à peine une demi-heure. Lucas
ouvrit la portière à Saïd et lui fit apprécier le confort des
sièges de CX. Lucas attacha la ceinture de Saïd et ils
quittèrent le parking, non sans mal à cause d'une courbe
serrée, que Lucas eut du mal à négocier à cause de sa main
gauche handicapée. Ils prirent l'autoroute en direction de
Marseille. Lucas et Saïd savaient à présent à quoi s'en tenir
chacun sur l'autre et cela facilitait les choses ; ainsi, Saïd
n'avait pas demandé où on allait : il faisait confiance en la
promesse de Lucas de faire tout ce qu'il pouvait pour le
rendre heureux pendant ces trois jours.
 
À la sortie d'un tunnel, Lucas prit à gauche l'A55 qui montait
vers l'Estaque ; il prévint malicieusement Saïd qu'il allait
assister à quelque chose d'intéressant. Dès le début de la
montée, il accéléra, et sa vieille CX prit de plus en plus de
vitesse, contrairement aux autres voitures, qui, bien qu'étant
récentes, voyaient leur vitesse chuter quand la côte se fit
plus dure et passa à trois bandes. Cela amusait beaucoup
Lucas : en haut de la montée, la CX GTI, à plus de 130,
laissait les autres littéralement sur place. Saïd, ravi mais
déconcerté, leva les bras au ciel et s'exclama :
 
- Non mais tu te rends compte! Samedi, je vais devoir te ...,
enfin tu sais quoi, et toi, tu t'amuses! Tu es un vrai gamin!!
- Eh, je t'avais prévenu...
 
Dans la descente qui suivit, Lucas releva un peu le pied de
l'accélérateur.
 
- Bon, t'es fort en montée, remarqua Saïd ; par contre dans
les descentes on se refait dépasser par tout le monde.
- C'est exprès : je ralentis pour m'arrêter à mi-pente, au
belvédère; il y a une vue superbe sur la rade de Marseille, et
c'est dommage que ça n'intéresse presque personne.
     	
Ils quittèrent la voie rapide et se garèrent au belvédère.
Sous le ciel lumineux, nettoyé par le mistral, s'étendait
devant eux la baie de Marseille, où le soleil commençait à se
refléter dans l'eau, avec le rocher du château d'If et un peu
plus loin la forme plus allongée de l'île du Frioul. Saïd
appréciait visiblement le spectacle, notamment les îles.
 
- Tu es déjà venu à Marseille? demanda Lucas.
- Non.
- Et en France?
- J'y habitais quand j'étais petit, près de Paris.
- Et dans ton pays, tu habites près de la mer?
- Non, à l'arrière, dans la campagne.
- Alors, ça te dirait peut-être de faire un tour en bateau,
pour voir les îles?
- Oh oui!
- Eh bien, on pourra prendre le bateau de midi ; il est à
peine 11 heures : on a largement le temps d'arriver, sans se
presser.
 
Lucas désigna encore à Saïd Notre-Dame de la Garde, et ils
reprirent la route. À hauteur des docks, Lucas, contrairement à
son habitude de foncer sur la bande de gauche de la route
suspendue, roula plus lentement, à droite, pour permettre à
Saïd de regarder les bateaux et cargos. Ils prirent le tunnel
sous le vieux port, en essayant de ne pas se tromper dans
les issues ; Lucas prévint Saïd de s'attendre à un beau
spectacle à la sortie. Effectivement, en émergeant du tunnel,
après un virage à droite, ils se trouvèrent face à la forêt de
mâts des bateaux de plaisance du Vieux Port. Lucas resta sur
la bande centrale, pour ne pas se retrouver dirigé malgré lui
vers la Préfecture, tandis que Saïd regardait de tous ses yeux
autour de lui. Lucas gara la voiture au parking souterrain
d'Estiennes d'Orves, tout au bout du Quai de Rive Neuve.
 
Comme il faisait bon, il conseilla à Saïd de laisser sa parka
dans la voiture : son t-shirt et son sweat orange, à capuche
et manches blanches, seraient bien suffisants. Lui-même,
pour être plus à l'aise sans sacoche, ne prit que deux
formules de chèque et des billets, qu'il enfouit en poche. Il
laissa aussi son attelle dans la voiture, car elle ne servait
qu'à protéger son doigt raide et tendu, contre les chocs
presque inévitables contre le tableau de bord quand il
tournait le volant. Ils se dirigèrent vers la sortie du parking.
Saïd était tout souriant et excité par la perspective de la
sortie en mer ; Lucas en était vraiment content, et se disait
que le bonheur, au fond, c'est bien de faire et partager celui
d'un autre...
 
La sortie du parking donnait pratiquement sur le Quai des
Belges, d'où partirait le bateau pour les îles. Lucas et Saïd se
frayèrent un passage dans la foule de curieux et de clients
entourant les étals des marchandes de poisson, et se
dirigèrent vers le point de vente des billets. Là, ils apprirent,
qu'à cause de l'état de la mer, agitée par le mistral, le
bateau ne pouvait accoster au château d'If, et irait
directement au Frioul. Saïd était un peu déçu, mais Lucas le
rassura :
 
- Même si on ne s'arrête pas, tu verras très bien l'extérieur
du château : on va passer juste à côté. Et c'est plus
intéressant que l'intérieur, où finalement il n'y a pas grand
chose : une cour avec quelques cellules, où Alfred Musset a
situé une partie du "Comte de Monte-Cristo".
- Tu ne veux pas plutôt dire "Alexandre Dumas"?
- Oups! Tu as raison... J'ai dû un peu trop forcer sur le cola,
tout à l'heure.
- Je suis content de voir que tu n'es pas parfait...
- Alors, tu risques d'être de plus en plus content, crois-moi.
Parce que je n'ai pas fini de dire des bêtises... Je vais
d'ailleurs t'en dire une : je suis content qu'on n'arrête pas au
château d'If.
- Pourquoi?
- Parce que c'est le signe que la mer est très agitée, et
avec un bateau moyen, comme celui-ci, c'est alors très
amusant : on reçoit les vagues sur le côté, poussées par le
mistral, et elles passent au-dessus du toit, ou couchent un
peu le bateau sur le côté, et là, tu vas entendre les
hurlements des touristes, surtout des filles! Et tu auras
d'autres surprises encore...
- J'attends de voir ça!
 
Lucas et Saïd étaient comme deux gamins, n'ayant pas
besoin de plaisirs coûteux pour être contents. Lucas voyait
renforcée son admiration pour Saïd, qui avait rectifié son
erreur de nom, et qui n'était pas effrayé à l'idée de jouer aux
montagnes russes sur une mer démontée ; il se dit qu'il avait
de la chance d'être à ses côtés, et aurait bien voulu lui
ressembler un peu.
 
Après avoir pris les billets, Lucas emmena Saïd vers
l'extrémité du quai, où se trouvait une baraque à pizzas,
sandwiches, etc. Ils prirent des barquettes de frites, avec des
oeufs durs, et une canette de jus de pomme. Ils montèrent
avec cela à bord du bateau et s'installèrent côte à côte sur
une banquette de la plage avant qui faisait face au quai et à
la Canebière, que Lucas désigna à Saïd. Pendant que Saïd
mangeait des frites, il s'occupa à lui écaler des oeufs. Saïd
considéra Lucas et lui sourit.
 
- Comment ça se fait, Lucas, que tu es gentil comme ça?
- Probablement parce que je suis un peu paresseux... Tu
vois, être méchant, c'est trop fatigant : il faut tout le temps
inventer des nouvelles méchancetés à dire et à faire, il faut y
mettre du temps et de la persévérance, et recommencer
quand ça rate. Et puis, c'est stressant d'avoir plein de gens
sur le dos qui essaient de se revenger de ce qu'on leur a fait.
Non, c'est bien plus simple d'être gentil!
- Et tu es gentil avec tout le monde?
- Ça dépend ; j'essaie d'être gentil avec ceux qui sont
gentils, et méchant avec ceux qui sont méchants. Mais aucun
des deux n'est facile : je n'arrive pas toujours à être aussi
gentil que je le voudrais, ni surtout aussi méchant que je le
voudrais... Et puis, j'ai une mémoire comme une passoire :
parfois, quand dans la rue je salue quelqu'un que je connais,
il prend un air bizarre, et c'est alors que je me rappelle qu'il
m'avait joué un sale tour la veille...
- Ah Lucas, tu es... tu es je ne sais pas quoi! Tu es trop...
- Oui, mais j'ai bien besoin de quelqu'un comme toi pour
me défendre un peu contre tous ceux qui s'amusent à me
faire du mal, souvent sans même que je m'en rende compte!
 
Lucas donna les oeufs à Saïd et ils continuèrent à manger,
tout en observant l'animation colorée sur le quai et la
circulation à la sortie de la Canebière ; et ils partagèrent le
jus de pomme. Quand ils eurent terminé, Lucas proposa à
Saïd de s'installer ailleurs, avant que les touristes
n'envahissent le bateau :
 
- Quand il y a du mistral et une mer forte, il n'y a qu'une
seule place qui est bonne, sur ce bateau, et il faut vite qu'on
y aille avant qu'elle ne soit prise. Tu vois : les gens viennent
se mettre ici sur la plage avant, ou sur les bancs à l'arrière ;
ils vont bien le regretter et se faire doucher par les vagues!
- Mais dans la cabine les vitres sont sales et on ne verra
rien.
- Tu as raison, et quand les vagues passeront au-dessus du
bateau, elles seront dégoulinantes d'eau. Non, la seule
bonne place est ailleurs ; viens, je vais te montrer.
 
Passant de la plage avant à la cabine, il conduisit Saïd au
premier banc de la plage arrière, juste là où s'arrêtait la
cabine, ouverte à l'arrière, et il choisit le côté bâbord. Saïd
s'assit, près de la rambarde, et Lucas à côté.
 
- Mais comme ça, on est en plein vent, dit Saïd ; on ne
serait pas mieux de l'autre côté?
- À ton avis, le bateau, il va repartir comment?
- En marche arrière, et puis... oh je comprends! Il va
tourner...
- Voilà! T'en fais pas, je n'ai pas trouvé ça à mon premier
voyage sur ce bateau... Donc, on se retrouvera du bon côté,
protégés du mistral, et à l'abri du vent dû au déplacement,
grâce à la cabine juste devant nous.
 
Lucas, peu avant le départ, descendit encore rapidement
jusqu'au quai, pour mettre les emballages du repas dans une
poubelle. À midi, le bateau fit marche arrière et demi-tour, et
traversa lentement le port, ce qui permit à Saïd de voir ND de
la Garde, le fort St-Nicolas, et les bateaux de plaisance de
tous types amarrés dans le Vieux Port. Jusqu'à la sortie de la
rade du port, le bateau était à l'abri, mais dès qu'il s'éloigna
plus au large, il dut faire face à une mer très dure, avec une
forte houle latérale, qui obligeait le pilote à louvoyer pour
passer de front les vagues les plus creuses. Le bateau
commença à rouler et à tanguer ; il montait sur une vague
pour piquer dans le creux qui suivait. Des cris affolés
commencèrent à fuser d'un peu partout. Lucas avait fait signe
à Saïd de bien regarder, à travers la cabine, ce qui allait se
passer à la plage avant. Et ils ne furent pas déçus. Ayant
escaladé une vague un peu plus haute, le bateau retombait
à présent dans une énorme creux et enfournait dans la vague
suivante, qui s'écrasa en masse sur la plage avant, trempant
jusqu'à l'os les touristes téméraires qui y étaient restés ;
dégoulinant de partout, ils se réfugièrent en catastrophe
dans la cabine. Saïd piquait un fou-rire, et, pour ne pas vexer
les "naufragés", tout en riant, il se cacha le visage au creux
de l'épaule de Lucas. Celui-ci lui embrassa doucement les
cheveux, et lui dit :
 
- Maintenant que la plage avant est "nettoyée", tu vas voir: 
ça va être le tour de l'arrière.
 
Saïd leva la tête par dessus l'épaule de Lucas et jeta un coup
d'oeil vers l'arrière. C'était en effet la débandade. Ceux qui
étaient sur les bancs tribord recevaient paquet de mer sur
paquet de mer ; ils se réfugièrent d'abord sur les places
encore libres des banquettes bâbord, où ils furent cinglés par
les embruns soulevés par le mistral ;  ensuite tout le monde
courut se tasser dans la cabine, dont les fenêtres furent à la
fois embuées et couvertes d'embruns. À hauteur du château
d'If, il ne restait plus à l'extérieur que Saïd et Lucas, protégés
par l'avancée du toit de la cabine, et assis du "bon" côté...
 
Saïd put ainsi voir à l'aise la masse du rocher et du château.
Lucas lui désigna l'appontement de l'île, où se fracassaient
les vagues, rendant ce jour-là tout accostage impossible.
Puis, le bateau, toujours jouant aux montagnes russes, gagna
l'île du Frioul, qui se présentait à lui comme avec deux bras
largement ouverts, offrant une rade abritée du mistral. Lucas
montra à Saïd, sur les hauteurs, à tribord, des restes
d'installations militaires, et lui annonça qu'ils allaient grimper
tout là-haut, ce qui l'intéressa aussitôt, d'autant plus que
Lucas avait ajouté que c'était interdit...
 
À l'arrivée du bateau, à 12 h 30, peu de passagers
descendirent. Lucas expliqua à Saïd que le bateau suivant
était à 14 h 30, et que la plupart des gens n'auraient pas su
quoi faire si longtemps, à part ceux qui avaient l'argent pour
le restaurant. Ils avaient donc simplement voulu faire un tour
en bateau, et comme le retour serait aussi mouvementé que
l'aller, ils allaient s'en souvenir...
 
Lucas et Saïd prirent le chemin vers l'ancien hôpital, passant
à côté d'un bâtiment en forme de navire, servant aux pilotes
du port. Lucas connaissait un trou dans le grillage du camp
militaire désaffecté, et ils s'y faufilèrent en douce. Ils
suivirent un chemin montant en zig-zag et se retrouvèrent
devant l'entrée de l'ancien fort. Ils continuèrent au milieu des
éboulis et des gravats, presque tout étant en ruine. Ils
visitèrent l'intérieur de quelques petits bâtiments et
souterrains encore en état. Lucas fit découvrir à Saïd les
emplacements des anciennes pièces d'artillerie, et ils
essayèrent d'imaginer à quoi cela pouvait ressembler. Il y
avait aussi une vue splendide sur la baie de Marseille, à
présent en plein soleil ; aussi bien Marseille que le château
d'If paraissaient incroyablement proches. Ils regardèrent
passer lentement un gros ferry, entre les deux îles, à
destination de la Corse.
 
Ils s'approchèrent d'une tour d'observation métallique,
dangereusement rongée par la rouille, avec de nombreux
trous. Comme Lucas s'apprêtait à y monter, Saïd le retint :
 
- Ne monte pas là-dessus, s'il te plaît.
- D'accord.
 
Lucas fit demi-tour et revint près de Saïd qui était plutôt
surpris.
 
- Tu m'obéis comme ça, sans discuter, et sans demander
pourquoi?
- Bien sûr, tu es plus intelligent et avisé que moi, alors je te
fais confiance et j'obéis sans discuter.
- Ah oui!?
 
Le regard de Saïd devint dur et son visage se crispa : il
pensait que Lucas se moquait de lui. Tout à coup, il étendit
la main vers Lucas, d'un geste brusque défit l'unique bouton-
pression qui retenait la chemise de Lucas, et lui dénuda la
poitrine. Puis, il lui désigna un endroit du sol et lui ordonna
sèchement :
 
- Couche-toi sur ce cactus!
 
Lucas n'hésita qu'une demi-seconde. Il comprenait. Toute sa
vie, Saïd avait dû côtoyer des gens qui ne l'aimaient pas,
tout en disant le contraire pour avoir la paix. Il espérait que
Lucas serait différent, et pour en être sûr, il exigeait une
preuve matérielle indiscutable. Lucas se dit que s'il aimait
assez cet enfant pour accepter de mourir de sa main samedi,
il pouvait bien aussi souffrir un peu par amour pour lui. Il se
mit à quatre pattes au-dessus du cactus qui faisait environ
vingt-cinq centimètres de haut, et doucement il s'étendit
dessus, tout en s'excusant auprès de Saïd :
 
- C'est une espèce protégée, je ne veux pas trop l'abîmer.
 
Les longues aiguilles lui pénétrèrent dans la peau de la
poitrine, et il avait du mal à respirer car chaque inspiration
accroissait la douleur ; pour ne pas avoir l'air de tricher, et
donc décevoir Saïd, il avait les bras étendus le long du corps,
pour avoir la souffrance maximale ; il n'avait pas imaginé que
cela faisait aussi mal, mais il s'habituait peu à peu. Il
s'efforçait de ne pas bouger, attendant le bon vouloir de
Saïd. Celui-ci s'approcha, l'air fermé, et demanda :
 
- Pourquoi tu ne te relèves pas?
- J'attends que tu m'y autorises.
- Et si je me mettais à genoux sur ton dos pour te faire bien
souffrir?
- Tu peux, je ne bougerai pas. Ça t'étonne? Qu'est-ce que tu
crois? Que tu ne mérites pas qu'on souffre un peu par amour
pour toi, c'est ça?
 
Lucas vit apparaître un léger sourire triste sur le visage de
Saïd, qui s'agenouilla, mais à côté de lui, le prit doucement
par les épaules et l'aida à se relever. Ensemble, ils
enlevèrent quelques aiguilles restées fichées dans la peau,
en prenant des précautions pour celle qui tenait fermement
dans l'os du sternum. Saïd, après avoir essuyé - ou plutôt
étalé - quelques minuscules gouttes de sang sur la poitrine
de Lucas, referma le bouton de la chemise, et dit :
 
- Je te demande pardon, Lucas, j'ai été méchant avec toi.
- Mais non : tu sais bien que je ferais n'importe quoi pour
toi.
- Et si je t'avais demandé de te jeter en bas du rocher, tu
l'aurais fait?
- Non, parce qu'après je ne t'aurais plus servi à rien...
 
Ils reprirent leur exploration du site. Saïd avait retrouvé
presque toute sa bonne humeur, mais restait songeur ;
quelques minutes à peine plus tard, il eut l'occasion de faire
passer un second test à Lucas...