Lundi

 

~~~

 
	Le mouvement de vive sympathie qui s'était établi
autour de Saïd et Lucas était considérable, général, mais pas
unanime. Il y avait des exceptions notables, notamment chez
certaines autorités toujours très susceptibles de leurs
prérogatives.
 
Cela avait commencé chez les gendarmes locaux, frustrés de
n'avoir eu aucun rôle à jouer dans cette affaire très
médiatique. Après tout, il y avait eu meurtre, et même si
l'action publique était éteinte à la suite du décès du
meurtrier, ils étaient en droit de faire les constats, de
prendre les photos officielles, d'emmener les corps à la
morgue, de faire les autopsies, de retarder l'inhumation si
c'était utile à l'enquête, bref, de ne pas passer pour rien. Et
qui s'était permis de transporter les corps à Paris? Sans
autorisation!? Comme il y avait un canapé dans l'affaire, ils
soupçonnaient une entreprise de déménagement, mais ce ne
serait jamais reconnu ; de même si c'était un particulier qui
avait loué un fourgon pour le week-end. Tout cela était assez
vexant.
 
Aussi, dès le matin du lundi, ils firent remonter leurs
doléances par la voie hiérarchique, jusqu'au ministère à
Paris. Le Ministre trouva cela en effet très regrettable : l'ordre
républicain avait été copieusement bafoué, et on allait voir
ce qu'on allait voir! Pour commencer, il fit envoyer à la
Cathédrale des policiers pour récupérer les corps, aux fins
d'autopsie, la mort de Saïd ayant été des plus "suspectes" :
le dénommé Lucas ne l'aurait-il pas étranglé? Dans ce cas
était-ce un crime raciste? Que savait-on du passé de ce jeune
homme blond aux traits aryens? Quelles étaient ses opinions
politiques? L'un des deux était-il sous l'emprise de la drogue
au moment des faits? Le jeune maghrébin était-il connu de
leurs services? Il fallait tirer cela au clair et au plus vite...
 
Premier gros problème pour les policiers : impossible d'entrer
dans la Cathédrale, noire de monde, aux abords totalement
envahis par une foule énorme ; il aurait fallu faire la file avec
les autres. Et comment ressortir de là avec les corps? Et
quelle serait la réaction d'une foule qu'on pouvait évaluer à
cinq mille personnes??? Ils se rendirent au bâtiment voisin de
la cathédrale, pour voir l'archiprêtre. Celui-ci, prévenu par le
Cardinal que des faits graves risquaient de se produire ce
lundi, savait ce qu'il avait à faire : il demanda très
courtoisement aux policiers de remonter la voie hiérarchique,
et de s'adresser au secrétaire de son Eminence le Cardinal...
Il téléphona aussitôt à Monseigneur Muriger ; celui-ci, outré
mais guère surpris de ce dernier coup bas des forces du Mal,
passa à la contre-attaque : il avertit les médias et les invita
à se rendre à l'Archevêché.
 
Les policiers se rendirent donc dans le quartier de la
Madeleine, à l'archevêché, où ils furent reçus aussitôt par le
secrétaire, navré de ne pouvoir leur rendre le "petit service"
souhaité : en effet, pour soulever la cage de verre blindé, il
fallait remonter le palan à ventouse, et les ouvriers qui s'en
occupaient étaient en congé de compensation pour leur
travail de nuit à la Cathédrale ; "il faudra donc attendre
quelques jours, vous comprenez, n'est-ce pas?". Le secrétaire
les reconduisit à la porte avec force amabilités et moultes
excuses... Les policiers retournèrent faire leur rapport à leurs
supérieurs, qui transmirent au Ministère. Le Ministre prit acte
de la bonne volonté apparente des autorités religieuses, et
accepta d'attendre 48 heures...
 
Ce qu'il ignorait, c'est qu'au même moment, le Cardinal tenait
une conférence de presse où il dénonçait ce sacrilège inutile,
cette profanation ; on avait bien vu que Lucas était mort
poignardé, et Saïd n'était pas mort de rire ou d'une
overdose!!! Sachant que son intervention allait passer au
journal de 13 heures, il lança un vibrant appel pour un
rassemblement silencieux de protestation, l'après-midi
même, à toutes les personnes ayant été émues par l'histoire
de Saïd et Lucas, et souhaitant qu'on les laisse en repos. Et il
se rendit à la Cathédrale.
 
Lorsqu'au journal de 13 heures le Ministre prit connaissance
de ces propos, il faillit s'étrangler de rage : il s'était fait
posséder avec cette histoire de caisson vitré. Il ne fallait pas
laisser au Cardinal le temps de rassembler ses troupes, et il
contacta les CRS, pour une action rapide et musclée à la
Cathédrale, si tôt que possible.
 
Mais déjà le Cardinal avait organisé la défense et la
résistance. Avant même le journal télévisé, il avait informé
les milliers de personnes présentes dans l'édifice et à ses
abords : dès que les guetteurs placés dans les tours verraient
arriver les forces de police ou autres, les lourdes portes de la
Cathédrale seraient aussitôt cadenassées, et il faudrait un
lance-roquettes pour les défoncer, ce qui serait mal apprécié
des Beaux-Arts ; il en serait de même pour les portes
latérales. Le Cardinal avait, dès lors, invité à quitter l'édifice
ceux qui ne souhaiteraient pas s'y voir coincés. Quelques
dizaines de personnes sortirent, mais des centaines d'autres
se ruèrent à l'intérieur, bien décidées à défendre "leurs
martyrs".
 
Les CRS arrivèrent avec un certain retard. Ils avaient d'abord
dû achever de déjeuner, et puis laisser commencer la
digestion. En cours de route, les véhicules n'avaient pas
cessé d'avoir des pneus crevés, un "coup" de Saïd et Lucas
désirant aider le Cardinal... Avec tout cela, lorsqu'ils voulurent
franchir le Pont-au-Double donnant accès au Parvis Notre-
Dame, ce n'était plus possible : la foule sur le parvis avait
débordé sur le pont, le bloquant. Craignant d'avoir des
problèmes similaires avec d'autres ponts, ils commirent
l'erreur de laisser leur véhicules face à l'île de la Cité, au
Quai de Montebello, et de vouloir passer à pied par un des
ponts libres. Mais ils ne pouvaient se déplacer qu'au vu et au
su de la foule sur l'autre rive, qui faisait alors un mouvement
conjoint, bloquant tour à tour chaque pont où les CRS
auraient pu tenter de passer. Ceux-ci étaient trop peu
nombreux pour se scinder afin de tenter le passage par
plusieurs ponts à la fois. Ils s'arrêtèrent, indécis.
 
Entre-temps, chaque rame de métro arrivant à la station Cité
ou Châtelet, déversait des flots de manifestants
supplémentaires, qu'on envoyait bloquer un à un les dix
ponts menant à l'île. Les évènements faisaient l'objets de
flashs à la télévision, ce qui encouragea une foule d'autres
personnes disponibles à venir se joindre au blocus de l'île. En
moins d'une heure, les CRS se rendirent compte de leur
impuissance, d'autant plus qu'ils avaient appris que dès
qu'ils mettraient un pied sur l'île, les portes de la Cathédrale
se refermeraient aussitôt, et ils seraient coincés entre elles
et une foule énorme. Ils firent leur rapport...
 
Devant l'autel et les dépouilles de Lucas et Saïd, le Cardinal
était agenouillé, en prière ; il leur demandait de l'aide pour
en sortir avec cette situation explosive. Soudain, il sentit une
légère brise l'envelopper, et la voix de Lucas lui dit :
 
- Monseigneur, il ne faut pas déplacer nos corps ; pour
résoudre le problème, avertissez le ministre de retirer ses
CRS et de se trouver à 20 heures sur le plateau de télévision
qu'il lui plaira, mais cela devra être retransmis par les autres
journaux télévisés aussi ; dites-lui que "Saïd et Lucas lui
seront livrés sur le plateau de télévision". À 20 heures, vous
verrez les vitres autour de nos corps devenir noires et
opaques : ne vous en étonnez pas, nous nous chargeons de
tout.
- Salut, Jean-Luc! fit aussi Saïd. C'était super cet après-midi!
Vous avez été très courageux. Dites bien merci à tout le
monde!
 
Ceux qui étaient proches du Cardinal le virent sourire et
l'entendirent répondre :
 
- Oh oui, Saïd. Compte sur moi! Merci, Lucas.
 
Le Cardinal prit contact avec le ministère et fit part de sa
proposition; le Ministre accepta, soulagé de ne pas avoir à
envoyer des hélicoptères arroser l'île de gaz lacrymogène, ce
qui aurait été peu apprécié des occupants du Palais de
Justice, de la Préfecture de Police et de l'Hôtel-Dieu ; il donna
l'ordre aux CRS de rentrer. Le Cardinal annonça à la foule
qu'une solution allait être trouvée ce soir au journal de 20
heures, et demanda qu'on en informe les gens bloquant les
ponts ; il remercia tous ceux qui avaient participé à cette
action ferme et efficace. Dès que les CRS regagnèrent leur
cars, il fit sonner les cloches de Notre-Dame, sauf le grave
bourdon, à toute volée, en signe de joie. Les dizaines de
milliers de défenseurs concentrés sur l'île comprirent aussitôt
qu'ils avaient gagné. Puis Jean-Luc sentit une certaine
nostalgie l'envahir : que ne pouvait-il redevenir un enfant, et
rejoindre lui aussi Saïd et Lucas dans le bonheur de l'autre
monde...
 
~ ~ ~
 
À 20 h, un même journal télévisé fut commun aux différentes
chaînes. En face du présentateur Daniel Chomiaire se trouvait
le Ministre, de très bonne humeur suite à la "capitulation"
des autorités religieuses ; il y avait aussi un siège encore
vide : celui destiné au Cardinal Muriger. Comme il était
l'heure, et qu'il fallait commencer, en attendant l'arrivée
imminente du Cardinal et des corps de Saïd et Lucas, le
présentateur résuma brièvement les évènements de la
journée, avec des images du blocus de l'île de la Cité,
l'après-midi. Puis, comme le Cardinal tardait à arriver, il se
tourna vers le Ministre:
 
- Monsieur le Ministre, cette autopsie des corps est-elle
vraiment indispensable? Cela ne risque-t-il pas de provoquer
de nouveaux troubles?
- Monsieur Chomiaire, je ne fais qu'appliquer la
réglementation en vigueur. Personne n'est au-dessus des
lois, même pas le Cardinal Muriger.
- Et Dieu non plus?
- Même pas Dieu. Surtout pas Dieu!
 
À la grande stupeur du présentateur, le Ministre se mit alors
à battre l'air des bras, tandis que son siège s'inclinait
inexorablement vers l'arrière, avant de tomber à la renverse
avec lui. Des mains secourables l'aidèrent à se relever et à
se rasseoir sur le siège, mais il ne comprenait pas pourquoi
le présentateur était plaqué contre son fauteuil, avec le
regard aussi ahuri : il n'avait jamais vu quelqu'un tomber?! En
voulant remercier ceux qui l'avaient redressé, il comprit: d'un
côté il y avait un jeune homme blond en chemisier jaune sans
manches, et de l'autre un jeune maghrébin en pantalon bleu
et blanc, torse nu avec juste un collier de boules d'or : il n'y
avait pas à se tromper, c'était Lucas et Saïd, en chair et en
os! Il ouvrit des yeux tellement effarés que Saïd et Lucas ne
purent s'empêcher de rire.
 
- Je crois qu'il nous a reconnus, dit Saïd.
- Oui, il voulait nous avoir sur le plateau, et il nous a! Alors,
Monsieur le Ministre, il paraît que vous voulez nous
autopsier? Eh bien, allez-y, autopsiez-nous!
 
Lucas ouvrit sa chemise et montra la plaie à sa poitrine.
 
- Que croyez-vous que ce soit, Monsieur le Ministre? Du
maquillage? Allez-y, regardez bien! Vous pensez que je suis
mort d'autre chose que du couteau planté dans mon coeur? Et
Saïd, il n'est pas mort de chagrin après avoir tué son seul
ami? Allez-y, répondez, la nation vous écoute!
 
Le Ministre, qui n'en menait pas large, ne trouvait rien à dire.
Lucas se tourna vers le présentateur.
 
- Vous avez le droit de savoir la vérité sur les intentions de
ce monsieur. Ce n'est pas la recherche des causes de notre
mort qui l'intéresse, c'est bien plus subtil. Voyez-vous,
actuellement nous sommes exposés dans la Cathédrale
exactement comme nous sommes morts. Si on pratique une
autopsie, absolument inutile en l'occurrence, il faudra nous
séparer, Saïd et moi, et au besoin nous casser des membres
pour y arriver ; puis il faudra nous ouvrir, retirer des organes
et des viscères : nous ne serons plus intacts. Après, il faudra
nous recoudre, ce qui fera des blessures artificielles. On nous
réexposera ensuite "à peu près" comme nous étions, mais
plus rien ne sera naturel : aux yeux des gens, ce ne sera plus
qu'une reconstitution ; autant mettre des mannequins de cire!
La portée de ce que les gens verront sera toujours
importante, mais amoindrie, et c'est cela le misérable but
recherché. Mais cela n'aura pas lieu!
- Et comment vous ferez pour m'en empêcher? demanda le
Ministre.
 
Ce fut Saïd qui répondit :
 
- C'est pas sorcier! Essaie un peu de bouger les bras ou les
jambes. Essaie de bouger un doigt ou un orteil...
 
Le Ministre devint livide : ses membres ne répondaient plus...
 
- Et je vais rester comme ça???
- Oui, dit Lucas, aussi longtemps que vous persisterez dans
vos intentions méprisables. Désormais, il est fini le temps où
nous laissions agir les forces du Mal, sans rien faire d'autre
qu'attendre que les hommes comprennent d'eux-mêmes que
ce n'était pas la voie à suivre.
 
Lucas alla s'asseoir sur le siège prévu pour le Cardinal. Saïd
s'assit en travers sur les genoux de Lucas, lui passant un bras
autour du cou, et Lucas lui mit un bras autour des hanches. Ils
paraissaient à la fois touchants et déterminés ; on devinait
qu'une telle union permettrait d'affronter et surmonter
n'importe quelle difficulté. Lucas se tourna vers le
présentateur, qui commençait peu à peu à réaliser qu'il
tenait le scoop du millénaire.
 
- Monsieur Chomiaire, il y a deux mille ans Quelqu'un est
venu apporter un message, qui n'a guère été entendu. Il l'a
fait avec les moyens de son époque, en s'adressant à ses
disciples et en prêchant de village en village, avant sa
Passion. Saïd et moi, nous faisons autrement : par la
télévision, et après avoir souffert de la façon que vous savez.
Mais je vois qu'une question brûle vos lèvres...
- Oui, à quoi ressemble Dieu?
 
Saïd et Lucas se regardèrent en souriant, et répondirent
ensemble :
 
- Il ressemble à Saïd...
- Il ressemble à Lucas...
 
- En fait, reprit Lucas, Dieu ressemble à tous ceux qui
s'aiment réellement, pas seulement physiquement : Dieu est
Amour. À ce propos, je peux vous donner un "scoop",
concernant la Trinité, qui n'est plus un "mystère", comme
vous allez comprendre. Imaginez un pont ; un pont qui ne
relie rien à rien, qui est là en l'air, c'est une absurdité. Pour
Dieu qui est Amour, c'est pareil : pour aimer, il faut être deux.
Imaginez donc un ensemble, comme en mathématiques,
nommé "Dieu" ; dans cet ensemble, il y a deux  éléments,
avec un lien bijectif entre eux : le Père qui aime le Fils, et le
Fils qui aime le Père ; le lien d'amour entre eux est ce qu'on
appelle l'Esprit-Saint : vous avez ainsi la Trinité! Enlevez un
seul des trois, et tout s'écroule.
- Mais pourquoi dit-on "Père" et "Fils"?
- Parce que le "Fils" est une sorte d'émanation du "Père",
qui ne pouvait s'aimer "lui-même". Tout le reste de la
création est d'ailleurs une émanation similaire, jusque dans
les plus petits atomes. Je vous donne encore un autre scoop :
l'attraction universelle. Quand on aime quelqu'un, on se sent
attiré par lui ; l'attraction universelle n'est qu'une
conséquence de l'amour universel : depuis "l'amour" entre la
Terre et la Lune, jusqu'à, dans les atomes, celui entre les
protons qui restent ensemble malgré qu'ils soient tous
positifs et devraient se repousser. Et c'est d'ailleurs pour cela
que, comme l'avait deviné Einstein, l'Univers est courbe :
après le Big Bang, la fuite de tout ce qui en est issu n'est
pas sans  fin, car on ne se fuit pas quand on s'aime ; en fait,
le trajet est une courbe avec des parties très plates, comme
ce que nous vivons à notre époque, ce qui fait croire que
c'est une droite, mais elle va s'incurver plus fort et décrire
indéfiniment une sorte d'hélice à trois larges pales, que je
vais vous faire voir sur les écrans, avec son équation :
 
	r = [(sin at/3) + (3a-1)/3]/k²,  (où a = 5, par
exemple) :
 

(réalisé par logiciel "Courbes et Surfaces" de Lucas - voir en page index :

 
- Et il y a des extra-terrestres? demanda le présentateur.
- Tout ce que je puis vous dire, c'est que Dieu n'est pas
idiot : pourquoi aurait-il mis tous ses oeufs dans le même
panier...?
- Et Adam et Eve, dans tout ça?
- Quand vous étiez petit, et que vous demandiez à vos
parents d'où venaient les enfants, qu'est-ce qu'on vous
répondait? On vous donnait une explication imagée et
symbolique adaptée à votre âge ; pour Adam et Eve, c'est
pareil : c'est un récit symbolique et édifiant ; on n'allait
quand même pas exposer la théorie de l'ADN aux hommes
des cavernes!
- Et l'homme descend du singe?
- Je vous renvoie aux biologistes, ils ont déjà la réponse, à
part qu'il leur manque un chaînon. Mais pour ma part, dit
Lucas en plaisantant, je pense que l'homme descendrait
plutôt du lion...
- Comment ça? fit Saïd.
 
Lucas se tourna vers lui en souriant :
 
- Parce que son rêve serait aussi de roupiller comme lui
toute la journée et de faire bosser sa femme...!
 
Un éclat de rire général détendit un peu l'atmosphère. Mais
Saïd, ayant regardé sa montre, avertit Lucas :
 
- Il va être l'heure de l'attaque...
- Oui, Saïd ; raconte donc ce qui se passe en ce moment
dans ton pays...
- Voilà. Un groupe du GPA s'apprête à attaquer un village,
pour tuer tous ceux qui ne leur plaisent pas et voler ce qu'ils
ont. Mais il y a d'anciens membres du GPA qui en ont eu
assez de ces massacres gratuits, après avoir vu ce qui nous
est arrivé à moi et Lucas, et les villageois sont prévenus et
armés. Le membre du GPA que vous allez voir à l'écran
maintenant ne sait pas qu'il ne lui reste plus que quelques
minutes à vivre, et il va mourir dans la haine, sans avoir eu
l'envie de regretter tous ses crimes...
 
 Une tête barbue était apparue sur les écrans. Le Ministre
sortit de son mutisme :
 
- Et pourquoi vous ne le paralysez pas, lui, comme moi? Il va
quand même faire pire que moi!
- C'est vrai, renchérit le présentateur, et ce n'est pas très
"chrétien" d'avoir fait ça au ministre, c'est une entrave à sa
liberté...
 
Lucas regarda le présentateur avec un air de commisération :
 
- Monsieur Chomiaire, vous avez, hélas, un peu le défaut de
tous ceux qui travaillent à la télévision...
- Quel défaut?!
- Celui de croire que vous faites partie, forcément, d'une
"race supérieure"! Et les gens de télévision ont tellement la
hantise d'être confondus avec la masse des gens ordinaires,
qu'il s'ingénient à faire autrement que tout le monde, par
exemple déjà dans leur façon de parler : pour se démarquer
du "commun des mortels", ils abusent des liaisons-t-atroces,
et rajoutent des "e" à la fin de tous les mots, sans se rendre
compte combien cela fait "pédant".
- Tout ça n'est pas très grave...
- Au contraire! Les enfants de notre époque, qui ne lisent
plus, se forment l'orthographe par ce qu'ils entendent à la
télévision, et il leur arrive très logiquement d'écrire des
choses du genre : "Je vais partire pour mourire sur les railles
du chemin de faire ce soire à vintte-deux heures avec mes
amis zandicapés". Alors, là bravo! À présent vous avez trouvé
autre chose : vous avez déclaré la guerre à la lettre "L", et on
entend des choses comme : le miyeu naturel, le yeu de
travail, le deuxième miyénaire, et il n'y a plus aucune
différence entre "la vie" et "la ville", ce qui rend certaines
phrases plutôt agaçantes : " la vie de Paris a décidé..."
 
Le présentateur esquissa un geste d'impuissance... Lucas
poursuivit :
 
- Là où cela devient dramatique, c'est quand vous appliquez
le même système à la morale. Pour éviter d'être confondus
avec la masse, vous prenez systématiquement le contre-pied
de la morale habituelle : puisque nous avons horreur des
délinquants et criminels, il faut donc que vous que vous ayez
pour eux une admiration et une vénération sans bornes,
rampant à leurs pieds pour récolter quelque "bonne parole"
qui tomberait de leurs lèvres ; de plus, dans la folie de
recherche du "scoop", certains seraient allés jusqu'à
l'incitation à des délits, pour pouvoir les filmer...
- Tu ne trouves pas, dit Saïd, que tu exagères un peu?
- Malheureusement non, mon copain. Il y avait un jour un
jeune de ton âge qui avait pris la carte de crédit de ses
parents, avait vidé leur compte en banque, et avait fait une
fugue aux Philippines ; quand on l'a retrouvé et ramené, à sa
descente d'avion on l'a fait asseoir à une grande table, noire
de micros, devant une nuée de reporters, comme si c'était un
héros! Imagine un peu la tête des nombreux jeunes qui, eux,
ne volent pas tout l'argent de leur parents pour aller au loin :
ils n'ont jamais "l'honneur", si on peut dire, de "passer à la
TV", ils ne sont pas "intéressants"... Mais il y a eu pire. Un
bonhomme surnommé "le serpent", qui avait tué plein de
personnes, en Asie, pour les voler, débarque en France en
clamant bien haut qu'il veut se faire de l'argent en racontant
ses crimes...
- C'est dégoûtant!
- Bien sûr, et c'est ce que tout le monde a pensé... sauf les
gens de télévision! Lui aussi, ils l'ont accueilli comme un
héros, ils l'ont suivi partout où il allait, en rampant à ses
pieds que c'en était indécent, mais eux trouvaient ça normal,
et il y a même un célèbre comédien de TV qui a de suite
déclaré qu'il accepterait de jouer le rôle de ce personnage
répugnant...
- Et il l'a fait?
- Non, car les familles des victimes du "serpent" lui auraient
fait un procès.
 
Lucas se retourna vers le présentateur :
 
- Ce genre de mentalité, vous le confirmez en "pleurant" sur
l'atteinte à la liberté de celui qui se conduit mal. S'il fallait
vous suivre, il n'y aurait plus aucun criminel en prison! Dans
nos sociétés, il y a des limites à la liberté de faire le mal. Par
contre, jusqu'à présent, à l'échelle cosmique, les Forces du
Mal agissaient à leur guise ; eh bien, cette ère est révolue.
L'Univers est un peu comme une maison à construire, avec des
gens qui ont toute liberté pour construire, et d'autres, hélas
plus nombreux, toute liberté pour démolir. Comment espérer,
dans ces conditions, que cette maison soit un jour
achevée??? Après des milliers d'années, on voit où on en est!
La seule façon de réussir, serait d'enfermer les candidats-
démolisseurs, jusqu'à ce que la maison soit terminée, et puis
la défendre avec acharnement contre eux. Si on ne met pas
un frein aux forces du Mal, on n'a aucune chance de gagner :
ce serait comme jouer honnêtement aux cartes contre
quelqu'un qui n'arrête pas de tricher!
 
	"Forcer un enfant gentil comme Saïd à tuer son seul
ami, ça a été le "seau d'eau" qui a fait déborder le vase. À
présent, c'est fini : les forces du Mal seront contrecarrées.
Ceux qui souhaitent faire le mal, le pourront toujours ; mais il
se peut qu'ils aient des "problèmes"... Certains agresseurs
verront leur revolver exploser dans leur main, ou ils se
couperont des doigts avec leur couteau, ou ils se déboîteront
l'épaule en levant la main sur quelqu'un. De plus en plus de
terroristes sauteront avec leur bombes ou brûleront avec les
bouteilles d'essence. Les racketteurs seront pris de
bégaiement ou de hoquet, bien gênants dans leur "activité".
Les dealers seront pris d'une irrésistible envie de manger leur
stock à la petite cuillère. Les voleurs en tous genres verront
leur mains déformées par le rhumatisme articulaire. Ceux qui
jetteront une pierre sur un bus, pourront avoir la surprise de
voir la pierre ricocher et venir leur casser trois dents. Ceux qui
organiseront un convoi de cars pour aller manifester en faveur
de leur "droit de tuer", verront parfois leurs cars s'encastrer
les uns dans les autres...
 
Saïd interrompit Lucas et lui désigna un écran de contrôle :
 
- "Il" vient d'arriver...
- Oui. Explique-leur...
- Celui du GPA que vous avez vu tantôt, a été tué, comme
annoncé, et il vient d'arriver dans l'autre monde.
Contrairement à ce qu'on lui avait fait croire, il n'est pas du
tout dans le "Paradis d'Allah"! Regardez ce qui lui arrive! Il
vaut mieux que les personnes sensibles baissent le son...
 
Sur l'écran, on pouvait voir la surprise du terroriste, de se
trouver seul, dans un endroit sans décor. Mais il ne resta pas
seul longtemps: un groupe s'approcha de lui, l'entoura et se
mit à le tabasser copieusement, avec application. Parfois, au
milieu des cris, on entendait le claquement sec d'un os qui se
brisait. Un second groupe survint et entama une bataille
vigoureuse avec le premier. Certains téléspectateurs
pensèrent qu'ils venaient secourir l'homme, et qu'il y avait
donc une certaine entraide, même en enfer ; ils perdirent vite
leurs illusions... Le second groupe, après avoir mis le premier
en déroute, voulait en fait sa part de tabassage du nouveau,
dont les hurlements devinrent insoutenables. L'image
disparut, et cela valait mieux...
 
- Ce qui est terrible, dit Lucas, c'est que dans ce monde-là,
on peut souffrir, mais on ne meurt plus : il n'y a donc aucune
échappatoire possible. Le corps a d'autres propriétés que sur
terre. L'homme que vous avez vu va se remettre lentement de
ses blessures, au prix des souffrances que vous imaginez. Et
dès qu'il sera remis, ça recommencera : d'autres groupes le
réduiront à nouveau en bouillie, et cela continuera ainsi
indéfiniment! Sa seule chance est de trouver un coin pour
rester dans une solitude totale et éternelle, ce qui est
intenable ; il préférera former un nouveau groupe avec
d'autres solitaires, et retournera dans l'arène du cycle de la
haine éternelle...
 
Plus personne, sur le plateau, n'avait envie de rire, surtout le
Ministre, qui s'y voyait déjà... Le présentateur avala sa salive
et demanda à Lucas :
 
- Et il y a beaucoup de monde dans cet ... endroit?
- Quand j'étais sur terre, je croyais que pour être condamné
à ça, il fallait avoir eu une vie exceptionnellement
épouvantable, et que seules quelques personnes seraient
concernées. En fait, en enfer, il y a un monde fou : tous ceux
qui n'ont pas compris qu'on est sur terre pour apprendre à
aimer, et qui ont passé leur vie dans la haine ou
l'indifférence envers les autres...
 
Le Ministre commençait à se sentir mal... Le présentateur,
assez ennuyé, fit remarquer :
 
- Mais ça va être terriblement difficile! S'il faut faire tout ce
que le Pape dit concernant l'avortement, le préservatif,
l'homosexualité...
- Ne vous en faites pas trop, dit Lucas. Le Pape est comme
un professeur : il sait bien que ses élèves "passeront" avec
10/20, mais s'il leur propose "10" comme idéal, ils n'auront
que 6 ou 7, et échoueront. Donc, il leur propose "20", en
espérant que comme cela quelques-uns au moins auront plus
que le minimum de 10... En matière de sexualité, "l'idéal",
les 20/20, ce serait de faire comme dans la nature, où la
sexualité ne sert qu'à la procréation ; il est évident que dans
ce cas un préservatif est inutile! Si l'on se sert de la sexualité
en dehors du but de procréer, on n'aura "que" 17 ou 18 sur
20 : ce n'est donc pas dramatique!!! Si deux personnes sont
fidèles l'une à l'autre, et que la compagne prenne la pilule,
un préservatif n'est pas indispensable non plus. Par contre, si
l'on use et abuse de la sexualité, pour se faire plaisir, avec
une succession de partenaires "jetables", un préservatif est
souhaitable ; mais cette conduite égocentrique n'est pas la
bonne voie pour réussir notre apprentissage de l'amour des
autres, sur lequel nous serons jugés à la mort ; là, il y a un
point de morale qui pose problème, et on ne peut pas
reprocher au Pape d'attirer l'attention. Beaucoup de jeunes
sont en détresse par manque d'affection ; les rapports
sexuels seuls ne sont pas suffisants pour combler cela : ce
serait comme si quelqu'un mourrait de faim et qu'on lui offre
un livre de cuisine!
- Et l'homosexualité?
 
Le présentateur n'était pas fâché d'avoir trouvé une question
propre à embarrasser Lucas : s'il faisait preuve de
compréhension, il ne suivrait pas vraiment les dirigeants de
l'Eglise, et s'il jetait l'anathème sur des personnes non
responsables de leur état différent, cela ne cadrerait guère
avec ses belles théories sur l'amour des autres. Mais Lucas se
contenta de sourire, et dit :
 
- Je sais que c'est un sujet très à la mode ces temps-ci.
Mais ça ne pose aucun problème, ... puisque l'homosexualité
n'existe pas! Prenons l'exemple de quelqu'un qui a un corps
de garçon, mais qui, au fond de lui-même, sent qu'il est
plutôt une fille : quoi de plus normal, dès lors, comme "fille",
que d'être attiré par un garçon? Une "fille" attirée par un
garçon, ce n'est pas de l'homosexualité... Là où c'est
moralement moins défendable, c'est quand des garçons,
confinés entre eux, se servent d'autres garçons comme filles...
 
À ce moment, Saïd secoua doucement Lucas par les épaules :
 
- Lucas, il est temps que tu arrêtes tes grands discours, on a
du boulot!
- Il se passe quelque chose?
- Oui, un jeune pense à se suicider ce soir, il faut qu'on y
aille.
- Il ne nous regarde pas à la TV?
- Non, ses parents regardent un film cochon sur leur
magnétoscope...
- Merci de m'avoir ramené à la réalité, Saïd. On y va.
- Et moi? demanda le Ministre. Je vais rester comme ça?
- Qu'est-ce qu'on fait? demanda Lucas à Saïd.
- Tu sais bien qu'on ne peut pas pardonner à quelqu'un qui
ne regrette pas ce qu'il a voulu faire ; la seule chose qu'il
regrette, pour l'instant, ce sont les conséquences que ça a
eues pour lui...
- C'est toujours ça...
- Tu es trop bon, mon pauvre Lucas. Tu n'arriveras jamais à
te faire respecter...
- Bof! Un peu plus ou un peu moins...
- D'accord, va!... On peut déjà lui libérer les pieds...
- Merci pour lui! Et pour le reste?
- Il n'a qu'à passer nous voir demain à la Cathédrale ; s'il a
des regrets sincères, il retrouvera ses mains ; sinon, il devra
repasser...
- Tu es dur... Dur, mais juste.
- Et toi tu es bête. Mais c'est pour ça que je t'aime...!
 
Lucas rit. Toujours avec Saïd sur ses genoux, mais qui
appuyait à présent sa tête contre la sienne en souriant, il dit
au présentateur :
 
- Bien des gens pourraient être heureux comme nous, s'ils
voulaient s'aimer un petit peu, comme des enfants, quitte à
passer pour des attardés... Une dernière chose avant de
partir : on remercie de tout notre coeur les milliers de
personnes qui nous ont défendus, cet après-midi.
- Oui, c'était super! ajouta Saïd en redressant la tête. On
ne vous oubliera pas...
 
Lucas se tourna vers lui :
 
- À présent, on y va. Amène-nous auprès de ce jeune qui est
malheureux...
 
Saïd et Lucas disparurent du plateau de télévision. Ceux qui
restaient auraient pu croire qu'ils avaient rêvé, s'il n'y avait
eu le Ministre avec ses mains paralysées, et quelques
personnes qui essuyaient discrètement une larme...
 
Devant sa télévision, le Cardinal Muriger, comme beaucoup
d'autres, était surpris non seulement par l'intervention post
mortem de Lucas et Saïd, mais aussi par tout ce qu'il avait
entendu et appris en si peu de temps. Il résolut de joindre un
enregistrement de cette soirée mémorable, à celui déjà en
sa possession de la mort des deux "enfants".