Jeudi

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	Lucas fut le premier à se réveiller, sous l'effet de la
clarté du jour qui pénétrait dans la chambre. À cause du creux
au centre du lit, il avait toujours Saïd appuyé contre lui, et il
n'osait pas bouger, de peur de le réveiller ; après tout, ils
n'avaient rien de bien urgent à faire... Il attendit donc, en
refermant les yeux, et se reposant encore un peu. Mais le
changement de rythme de sa respiration fut perçu par Saïd,
qui se réveilla à son tour. Lucas lui embrassa doucement
l'épaule, et lui dit :
 
- Bonjour!
- Bonjour...
- Tu as réussi à dormir?
- Oui, j'étais fatigué, hier.
- Tu n'as pas entendu le bruit, avec les chats, quand ils ont
regrimpé la porte de la cuisine, pour sortir?
- Non, je n'ai rien entendu...
- Tant mieux. Cette nuit, j'ai rêvé de toi en Afrique...
- Moi aussi, on y était ensemble.
- Je crois bien qu'on a partagé nos rêves...!
- Comment ça se fait?
- Sans doute parce que nos têtes étaient très proches.
- Oui, tu dois avoir raison. Qu'est-ce qu'on fait ce matin?
- D'habitude, le matin, je fais le tour du terrain, en marchant;
il y a un circuit d'une bonne demi-heure, ça réveille. Tu peux
encore te reposer un peu, entre-temps...
- Oh, je peux y aller avec toi...
- Merci, j'en suis bien content. Tu as d'autres habits? Parce
que dans le bois, ce n'est pas très propre.
- Oui, j'en ai dans mon sac.
- Pour les souliers, je t'en prêterai des vieux, puisqu'on a la
même pointure.
 
Pendant que Saïd revêtait d'autres habits tirés de son sac,
Lucas passa un T-shirt et un short, et mit un foulard pour
protéger son cou, car à cette heure matinale, et en altitude,
il ne faisait que trois degrés, et il y avait encore du mistral. Il
alluma aussi un chauffage électrique dans la salle de bain,
pour le retour. Quand il sortit de la maison avec Saïd, celui-ci,
qui était en pull, estima qu'il faisait frisquet et rentra mettre
sa parka en plus. En ressortant, il revit Lucas en short, qui
l'attendait ; il lui demanda :
 
- Tu n'as pas froid, comme ça?
- Non, et c'est bon que tu es là, parce que d'habitude je
fais cela sans habits du tout, à part le foulard. Même quand
il gèle ou qu'il neige.
 
Saïd le regarda avec un petit sourire de défi :
 
- Eh bien, vas-y! Fais-le!
 
Lucas obéit en souriant. Il se dévêtit et ne garda que le
foulard noué autour du cou. Lucas était bien proportionné ; il
avait des membres longs et minces, moyennement musclés,
un torse peu développé, un ventre plat, et un sexe d'enfant,
avec bourse arrondie ; il avait la peau un peu épaisse, ce qui
lui évitait de paraître malingre. Saïd observa :
- Tu n'as pas de poils?
- Ben non, et ça va encore me faire plus froid ainsi.
- Et tu n'as pas de chaussettes non plus?
- Je n'en mets jamais, et je vais te dire : on a plus chaud
aux pieds comme ça, car sans les chaussettes les pieds ne
sont pas comprimés, et le sang peut circuler plus facilement.
Bon, maintenant on y va, car il ne faut pas que je reste trop
longtemps immobile...
 
Ils remontèrent la partie garrigue et longèrent le bois jusqu'à
l'extrémité du terrain ; de là, ils grimpèrent en haut des dix
terrasses boisées, jusqu'à la terrasse supérieure. Lucas fit
admirer à Saïd le panorama visible à travers les trouées
entre les arbres, avec le soleil qui se levait sur les montagnes
à l'horizon. Puis ils parcoururent les dix terrasses,
horizontalement, en redescendant en zig-zags de chaque fois
200 mètres. Parfois Lucas montrait un arbre rare, même
inconnu des spécialistes. Saïd était étonné par la résistance
de Lucas; lui-même sentait le mistral froid pénétrer jusque
sous sa parka, et Lucas, sans habits, n'avait même pas la
chair de poule ; Lucas devait certainement avoir froid, même
très froid, mais il semblait n'y faire aucune attention. Saïd
était plein d'admiration.
 
En ressortant de la partie boisée, ils se retrouvèrent au banc
où ils étaient la veille au soir. Lucas s'y assit, imité par Saïd.
Sans se soucier du vent glacial qui lui balayait le corps, il
indiquait à Saïd les noms des montagnes devant eux. Saïd,
qui observait Lucas, n'y tint plus, et, par curiosité lui posa sa
main sur la poitrine.
 
- Mais tu es gelé! Viens, on rentre!
- J'ai connu pire... Mais ne t'en fais pas, on est tout près de
la maison.
 
Ils se remirent en route, et contournèrent une pinède, ce qui
les ramena près de la maison, quelques minutes plus tard. La
promenade, avec les arrêts, avait duré près de quarante
minutes. Dans la maison, Lucas, avec un sourire énigmatique,
prit un thermomètre électronique qu'il plaça sous sa langue ;
quand la petite sonnerie se fit entendre, il montra le résultat
à Saïd, qui s'exclama :
 
- 33° 7! Comment tu fais?!
- J'ai déjà eu 33... Et tu remarqueras que je respirais par le
nez : ce n'est donc pas l'air froid qui aurait refroidi ma
langue!
- Tu ne te rhabilles pas?
- Surtout pas : les vêtements sont un isolant, et si je les
mettais sur la peau froide, elle resterait froide et je
risquerais un malaise. Non, il vaut mieux que j'attende qu'elle
se réchauffe avec la chaleur de la pièce. De toutes façons, je
vais aller te faire couler un bain moussant, et la vapeur va me
réchauffer aussi.
- Et toi, tu ne prends pas de bain?
- Non, le réservoir d'eau chaude ne fait que cinquante litres,
c'est juste suffisant pour un seul bain.
- Alors, c'est toi qui le prendras.
- Non, non, après j'aurais des remords de ne pas avoir pu te
traiter aussi bien que tu le mérites.
- Décidément, on ne t'a pas changé durant la nuit! J'ai une
idée : tu prends ton bain avec moi, voilà, c'est réglé!
- D'accord, merci. J'espère seulement qu'un glaçon de
soixante kilos ne va pas trop refroidir l'eau...
 
Lucas alla dans la chambre prendre leurs habits de la veille,
et les nouveaux souliers de Saïd. Puis ils firent comme Saïd
avait dit, et s'installèrent dans le bain moussant, assis en vis
à vis. Après un moment, Lucas souleva légèrement le pied de
Saïd, à côté de lui, et lui enleva avec précaution le
pansement de son orteil ; puis il lui lava chaque pied avec la
mousse du bain. Peu après, Saïd lui demanda :
 
- Comment tu te sens, Lucas?
- Très bien, je dois avoir repris quelques degrés...
- Mais c'est vrai que ça refroidit l'eau...
- Oui, on ferait mieux de ne plus y rester trop longtemps.
 
Lucas sortit de l'eau et s'épongea. Puis il essuya
soigneusement Saïd, sorti à son tour. Cela leur semblait
naturel, à tous deux. Il aida même Saïd à s'habiller, et celui-ci
appréciait visiblement d'être enfin materné pour la première
fois de sa vie... Avant de lui remettre ses chaussettes, Lucas
plaça un sparadrap autour de l'orteil blessé, car ils allaient
devoir assez bien marcher durant la journée. Puis, faisant
face à Saïd, avec un sèche-cheveux, il lui sécha les pointes
des cheveux qui avaient trempé dans l'eau. Pour faire cela, il
devait lever un peu les bras ; Saïd en profita pour lui mettre
les mains sur les côtes encore nues. Avec sa franchise
habituelle, il lui dit :
 
- Tu es beau, Lucas.
- Merci! Ça faisait longtemps qu'on ne m'avait plus dit ça...
Mais ne t'en fais pas, toi aussi tu es beau ; tu es super-beau!
- Et tu crois que je le resterai, en grandissant?
- Bien sûr. À condition de ne pas manger trop de loukoums
et de ne faire qu'assez peu de sport : de la marche, comme
ce matin, ou un peu de natation.
- Et du football?
- Oui, si tu joues en défense. Mais évite les compétitions et
les sports intensifs, qui te font des muscles tellement durs
qu'ils empêchent la croissance des os ; c'est ainsi qu'on voit
des types avec des torses énormes et des petites jambes, ou
l'inverse...
 
Lucas termina de sécher les cheveux de Saïd, et se permit
enfin de s'habiller ; il remplaça la chemise "à un bouton" de la
veille par un T-shirt blanc avec une vue d'Aiguèze, un vieux
village des Gorges de l'Ardèche. Pendant que Saïd
s'installait sur le canapé devant la TV, Lucas leur prépara des
steaks de fromage, qu'ils mangèrent là, avec du cola comme
boisson.
 
- Pour demain, dit Lucas, j'essaierai de te trouver des
céréales ou autre chose de plus traditionnel.
- Non, ceci c'est très bon, et au moins je n'aurai plus faim
jusqu'à midi.
 
Il terminaient de manger, comme le téléphone sonna. Lucas
décrocha ; une voix demanda à parler à Saïd. La réalité se
rappelait à eux... Une conversation s'engagea en arabe, avec
Saïd. Lucas vit qu'il semblait à la fois ennuyé et agacé.
Quand Saïd raccrocha, Lucas lui dit :
 
- Alors, tu t'es fait passer un savon? Tu aurais dû les
appeler?
 
Saïd regarda Lucas d'un air très triste.
 
- Oh Lucas, si tu savais...
 
Puis il alla s'asseoir sur le canapé, l'air absent. Lucas l'y
rejoignit, et lui prit la main.
 
- Tu as des ennuis?
- Plutôt! Tu ne connais pas la meilleure... Ces imbéciles ont
oublié de me donner de l'argent, et ils m'ont rappelé que
j'avais quelque chose à acheter, qu'il était défendu de
transporter en avion.
- Si ça ne coûte pas trop cher, je peux le payer.
- Mais tu ne te rends pas compte! Tu vas devoir payer toi-
même l'arme avec laquelle je devrai te tuer, samedi!!! Qu'est-
ce que tu dis de ça?
- Que je suis content de voir que ça te met en colère... Mais
tu as raison : c'est un peu fort, quand même! Bon, on ira
acheter ça. Qu'est-ce qu'il faut, comme arme?
 
Saïd prit les mains de Lucas dans les siennes, comme pour lui
donner du courage.
 
- Un couteau...
 
Lucas se força à rester calme ; heureusement que Saïd lui
tenait les mains : ça les empêchait de trembler. Il avala sa
salive, et dit :
 
- Et tu dois me tuer comment, avec ce couteau?
- Ah Lucas...!
- Tu dois me...?
- Oui, je dois te couper la...
 
Saïd, la voix étranglée par la tristesse, laissa la phrase
inachevée. Lucas réprima un début de frémissement, et dit :
 
- Mais ça va être horrible. Il va y avoir du sang partout! Et si
tu n'as pas assez de force pour arriver tout de suite jusqu'aux
artères du cou, il faudra que tu t'y prennes à deux ou trois
fois! Et tu seras couvert de sang, toi aussi. Tu ne pourrais pas
me tuer autrement?
- Comment?
- En m'enfonçant le couteau dans le coeur. Si tu l'y laisses
planté, ça ne saignera même pas. Et ce sera bien moins
pénible, surtout pour toi : moi, je n'aurai qu'à me laisser
faire, tandis que toi tu devras vraiment te forcer... Qu'est-ce
que tu en penses?
- Il faudrait que je pose la question...
- Bonne idée. T'as qu'à leur dire que tu ne veux pas être
plein de sang à cause de ton départ, aussitôt après, pour
prendre le train à Avignon. Ou que je préfère me tirer une
balle dans la tête et faire rater toute la publicité qu'ils
escomptaient.
- Tu le ferais?
- Non, mais on peut toujours le leur faire croire...
- Compte sur moi!
 
Saïd rappela ses interlocuteurs et une conversation
s'engagea, toujours en arabe. Lucas devinait que Saïd le
défendait avec acharnement car il parlait d'un ton nerveux, et
avait les sourcils froncés. Soudain, avec un geste de dépit,
Saïd suspendit un instant la discussion et se tourna vers
Lucas :
 
- Tu sais ce qu'ils disent? Qu'un couteau dans le coeur, ça
ne te fera pas assez souffrir! Alors que tu n'as rien fait pour
mériter ça!
- Bon! Eh bien, dis-leur que tu enfonceras le couteau en
plusieurs fois, en t'arrêtant le temps qu'il faut pour que j'aie
bien mal...!
 
Saïd hocha la tête d'un air désolé, et transmit. Il fit part de la
réponse :
 
- Ils n'ont pas confiance en moi, et disent qu'ils n'auront
aucune preuve que j'aurai fait ça lentement...!
- Pas de problème : dis-leur que ce sera filmé avec un
caméscope. Et qu'ils pourront revendre la cassette aux
télévisions et se faire plein de pognon!
Saïd reprit la conversation. Tandis qu'il écoutait la réponse, il
esquissa un demi-sourire en direction de Lucas : ça
s'arrangeait, si on peut dire... Quand il eut raccroché, il dit :
 
- Tu as touché le point sensible en parlant de "pognon" ; du
coup, ils sont d'accord pour qu'on fasse comme ça.
 
Lucas lui prit les mains et le regarda avec reconnaissance.
 
- Je ne sais pas comment te remercier de m'avoir défendu
avec autant d'énergie. Tu ne peux pas savoir comme je suis
soulagé que ma mort ne ressemblera pas à une boucherie, et
ce sera moins dur aussi bien pour toi que pour moi. Merci,
Saïd! On s'occupera d'aller chercher le "matériel" ce matin, et
puis on oubliera toute cette histoire jusqu'à samedi : il ne
faut pas que ça gâche les deux jours que nous avons encore,
bien à nous, et rien qu'à nous. Pour parler d'autre chose : je
t'ai acheté une brosse à dents; tu veux te laver un peu les
dents? Je dois le faire aussi.
 
Saïd acquiesça. Lucas fit réchauffer un peu d'eau dans deux
verres au micro-ondes, et ils se lavèrent les dents. Puis, Lucas
mit de la nourriture dans les soucoupes des chats. Ensuite ils
s'installèrent dans la voiture, où Saïd mit sa parka sur le
siège arrière, et Lucas replaça son attelle au doigt, pour
conduire.
 
Ils se rendirent d'abord dans la ville voisine, voir les parents
de Manuel, pour emprunter leur caméscope. Lucas ne revit
pas Manuel, parti chez des copains. Dans un magasin
d'articles de chasse, où il entra seul, Lucas acheta une sorte
de dague genre couteau à lancer ; il la choisit assez étroite
pour ne pas trop souffrir quand même, et pas trop longue non
plus pour ne pas être transpercé... Ils allèrent la mettre dans
le coffre de la voiture ; la corvée était terminée. Ils burent un
peu de cola qu'ils avaient emporté.
 
Puis ils se remirent en route vers Avignon ; ils s'arrêtèrent à
un hypermarché, quelques kilomètres avant la ville. Dans
l'hypermarché, ils cherchèrent un lecteur portatif de CD pour
Saïd. Ils trouvèrent un modèle à piles rechargeables, avec
adaptateur secteur, pour 495 F, et comme les écouteurs
étaient très petits et incommodes, ils en achetèrent d'autres,
plus grands, pour 95 F.
 
- Comme ça, tu es équipé, dit Lucas. Mais il te faudrait au
moins un CD pour l'essayer. Qu'est-ce que tu aimes?
- Michael Jackson...
- Eh bien, tant qu'on y est, on va un peu voir ce qu'ils ont
dans les rayons disques.
 
Lucas n'y connaissait rien dans ce domaine, et il laissa Saïd
farfouiller à son aise. Quand Saïd eut trouvé, ils passèrent
encore au rayon des chaussettes, en prendre d'autres pour
Saïd, blanches avec des motifs sportifs brodés. Comme il
était près de midi, ils achetèrent aussi des sandwiches
fourrés, et retournèrent à la voiture.
 
Le mistral avait beaucoup diminué, et la température était
remontée à plus de quinze degrés. Dans la voiture, il faisait
bon. Ils y mangèrent les sandwiches, tout en écoutant une
partie du CD sur l'autoradio, grâce à un adaptateur. La
chaleur et la musique aidant, Saïd et Lucas avaient retrouvé
tout le plaisir d'être ensemble. Ils complétèrent le repas avec
du jus de fruits exotiques et des gâteaux, tirés de ce dont
Lucas avait bourré le coffre. Enfin, dernier petit plaisir pour
Saïd : Lucas lui mit une paire des nouvelles chaussettes.
 
- Tu as l'air d'un enfant de riche, comme ça!
- Presque... Il ne me manque plus que des trucs en or ou en
argent.
- Si ce n'est que ça! Je peux te donner ce que j'ai sur moi :
mon collier avec les boules plaqué or, et la gourmette, aussi
en plaqué, mais il y est inscrit "Lucas". De toutes façons, je
n'avais mis ça, hier, que pour t'éviter de croire que j'étais une
sorte de clochard... Qu'est-ce que tu en penses?
- Tu te souviens de ce que je t'ai dit hier? Que je
continuerais à vivre pour nous deux. Alors, je peux bien porter
un bracelet à ton nom, et j'en serai content!
 
Lucas sourit, et il mit son bracelet et son collier à Saïd, tout
en regrettant un peu de ne rien avoir à offrir de plus précieux
que du plaqué or... Puis il débrancha le lecteur de CD, et
demanda :
 
- Maintenant dis-moi ce que tu aimes aller voir : des
paysages naturels, des monuments anciens, des villes, des
villages ... ou des hypermarchés? On fera comme tu voudras.
- Je ne connais rien dans cette région ; t'as qu'à me faire
voir.
- D'accord, et si on tombe sur quelque chose que tu n'aimes
pas, on ne s'attardera pas.
 
Lucas inséra les écouteurs sur le lecteur de CD, et les mit aux
oreilles de Saïd.
 
- Ainsi, tu pourras continuer à écouter ton CD sans que je
sois distrait pour conduire...
 
Ils quittèrent le parking de l'hypermarché, et, au rond-point à
côté, prirent la direction de Remoulins. Après la traversée de
cette ville, ils tournèrent à droite en remontant le Gardon,
vers le Pont du Gard, où Lucas gara la voiture au parking. Il
était 12 h 30, et l'endroit était pratiquement désert. Saïd et
Lucas se dirigèrent vers le monument, que l'on entrevoyait
derrière des arbres. Saïd marchait tout en écoutant le
balladeur ; avec ses habits et souliers neufs, sa belle montre,
ses objets en plaqué or, et son balladeur, il ressemblait à un
prince, se dit Lucas. Concernant le balladeur, certains parents
auraient aboyé à leur enfant l'ordre "d'enlever ça de leurs
oreilles", afin qu'ils puissent leur expliquer cette construction
romaine, mais Lucas mettait le bonheur de Saïd avant toute
chose, et ils traversèrent le pont presque en silence, Lucas se
contentant de répondre aux rares questions de Saïd. Ils
prirent un sentier qui montait à un banc, en amont du pont,
où ils s'assirent ; le point de vue sur le pont et la vallée aux
arbres à feuillage persistant, était très beau.
 
Le CD de Saïd se termina, il enleva les écouteurs de ses
oreilles et se déchargea de l'appareil auprès de Lucas.
 
- Viens, lui dit alors Lucas, on va repasser le pont par le
canal où coulait l'eau...
 
Ce qu'ils firent. Saïd était surpris par l'épaisseur de la couche
de calcaire sur les parois, limitant la largeur à une personne,
et encore : pas trop grosse... Ils redescendirent par l'autre
côté, vers le parking. Dans une boutique, Lucas acheta un
fanion dont Saïd avait envie, représentant le pont.
 
Puis ils reprirent la route vers Beaucaire. Avant d'y arriver, ils
bifurquèrent à gauche, traversant le confluent du Rhône et du
Gardon, sur le barrage de Vallabrègues, en direction de
Tarascon. Bientôt, Saïd vit devant lui la masse du château de
Tarascon, et à sa droite, sur l'autre rive du Rhône, celui de
Beaucaire. Lucas expliqua que, jadis, le Rhône séparait deux
pays différents : le royaume de France et le comté de
Provence, qui avaient chacun un château sur cette frontière,
entre Tarascon et Beaucaire. Ils garèrent la voiture sur le
parking devant l'église, et allèrent voir le château de plus
près, y compris la cour intérieure. Saïd n'avait jamais vu un
château féodal, et posait plein de questions ; Lucas
appréciait la curiosité de Saïd, ce qui le changeait de
l'attitude blasée habituelle de beaucoup de jeunes. En face
du château, il fit voir à Saïd un magasin où l'on vendait des
équipements pour gardians : selles, bottes, tridents, etc. Ils
achetèrent une carte postale du château. Lucas dit à Saïd :
 
- J'aimerais te montrer deux choses intéressantes, dans
l'église Ste Marthe, juste à côté, mais comme tu es
musulman, est-ce que ça te pose un problème?
- Tu sais, je suis musulman comme beaucoup de Français
sont chrétiens...
- C'est à dire pas très pratiquant...!
- C'est ça. On peut bien aller dans ton église...
 
À l'intérieur, Lucas lui désigna l'orgue, aux tuyaux noircis par
le temps.
 
- C'est l'orgue le plus ancien de toute la région ; il date de
1604.
- 1604? Et il va encore? Tu en as joué?
- Oui, il a été restauré, et il a un très beau son ; j'y ai
donné un concert, un jour.
 
Puis il entraîna Saïd vers la crypte, devant le tombeau de
Sainte Marthe.
 
- On est ici dans la première église : on a construit l'autre
par dessus. Je suppose que tu as déjà entendu parler du
Christ?
- Ben, à ton avis? Comme toi tu as entendu parler du
Prophète...
- Bon, j'ai dit une bêtise... Eh bien, figure-toi que Marthe,
celle qui est dans ce tombeau, a accueilli le Christ chez elle,
et lui a fait à manger, il y a 2.000 ans. Et on a la chance de
l'avoir ici, en Provence, où elle était venue se réfugier après
la mort du Christ.
- Et tu ne dis pas une prière?
- Je ne voulais pas t'imposer ce genre de truc... Mais si tu
me le permets, je ferai une prière, en haut, dans l'autre
église, devant l'autel.
 
Ils remontèrent dans l'église supérieure. Lucas se dirigea tout
à l'avant de la nef, et prit place sur une chaise du premier
rang, imité par Saïd. Il pria, non pour lui-même, mais pour cet
enfant adorable, afin qu'il continue à être aussi gentil, et
qu'il aide à vivre ceux qui auraient la chance de le côtoyer ; il
ne se doutait pas que sa prière allait être exaucée au-delà
de tout ce qu'il aurait pu imaginer... Il remercia aussi pour ces
jours passés avec Saïd, et demanda un peu de courage pour
le dernier... Puis il toucha l'épaule de Saïd, pour indiquer qu'il
avait fini, et ils sortirent en silence. Dehors, Saïd agrippa
Lucas par le bras, et lui dit :
 
- Je parie que tu as prié pour moi!
- Ben oui...
- Et moi, j'ai prié pour toi...
- Merci, c'est super-gentil, et je crois que j'en ai bien
besoin...
 
Décidément, ce Saïd était vraiment un ange, se dit Lucas. Ils
se dirigèrent vers le parapet bordant la digue du Rhône.
Lucas expliqua que le Rhône y faisait un demi-kilomètre de
large, et que le mistral pouvait souffler si fort sur le pont qu'il
renversait des camions et qu'il arrachait les caravanes des
voitures et les projetait à l'eau...
 
À 14 h 30, ils quittèrent Tarascon, et se rendirent aux Baux
de Provence, à 15 km. Comme beaucoup de touristes, Saïd
n'avait d'yeux que pour les ruines du château, et il pensait
qu'on y accédait par le haut des parkings ; Lucas lui apprit
qu'il fallait en fait tourner le dos au château et traverser tout
le village ancien pour trouver l'entrée. Devinant que
l'architecture renaissance des maisons n'intéresserait guère
Saïd, Lucas monta sans traîner la Grand Rue, jusqu'à l'entrée
de l'esplanade du château. Saïd fut étonné de ce que Lucas,
qui n'avait déjà pas dû payer l'entrée du parking, soit aussi
dispensé de payer l'accès au château. Lucas lui dit que
c'était parce qu'il avait habité là, et il lui montrerait l'endroit
depuis le château.
 
Sur le plateau, Saïd s'intéressa aux reconstitutions de
machines de siège du Moyen-Âge, et à leur fonctionnement,
que Lucas lui expliqua. Puis ils allèrent à l'extrémité sud du
plateau ; devant eux, s'étendait la plaine, jusqu'à la mer.
Lucas lui montra où se trouvaient Arles, Salon de Provence,
Aix en Provence, ainsi que l'Etang de Berre (où se trouvait
l'aéroport d'hier) miroitant au soleil. Il lui fit voir, au pied du
plateau, un espace dégarni par le feu, causé par un avion
militaire qui s'était écrasé contre le pied du rocher. Ils firent
demi-tour, et se dirigèrent vers les ruines du château. Lucas
en profita pour montrer à Saïd un énorme bloc de roche qui
s'était détaché du plateau, à l'époque romaine, et avait
écrasé deux personnes, dont on avait gravé les silhouettes
dans la pierre, devenue pierre tombale.
 
- Il arrive plein de malheurs, ici! dit Saïd.
- Oui, depuis le Moyen-Âge, c'est un endroit maudit, et il le
reste. Les seigneurs du château étaient des bandits et des
assassins : dès qu'ils voyaient quelqu'un passer dans la
vallée, ils l'attaquaient pour le tuer et le dépouiller. Ils
faisaient la guerre à tous les autres châteaux de la région. Tu
ne peux pas savoir le nombre de crimes qui ont été commis
dans l'enceinte de ce château! Cette terre est imbibée de
sang. Cela influence même les gens qui habitent ici à notre
époque : personne ne s'entend et tout le monde se joue des
mauvais tours ; la mairie ne supporte pas les commerçants, et
double ou triple les prix du parking ou du château, pour qu'il
y ait moins de touristes... Tout ça n'est pas très joli. Même
moi, je commençais à être moins gentil...
- C'est pour ça que tu es parti d'ici?
- Oui, en partie.
 
Ils montèrent au sommet de la tour Sarrasine, d'où il
découvrirent l'enchevêtrement pittoresque des toits en tuiles
romanes des vieilles maisons du village, coincées entre le
plateau du château et le bord de la falaise. Lucas montra à
Saïd la petite maison où il avait un moment habité,
reconvertie maintenant en commerce, encore fermé à cette
époque. Puis il se dirigèrent vers le donjon, sur le bord du
rocher, ressemblant au poste de commandement long et
étroit d'un porte-avions. On y découvrait l'entièreté du
plateau, le village, le Val d'Enfer, la plaine vers la mer, et la
chaîne des Alpilles. Saïd était enthousiasmé.
 
- C'est encore mieux que le Pont du Gard!
- Oui, c'est le troisième site de France, après le Mont-Saint-
Michel et Rocamadour...
- Regarde, on voit la voiture, sur le parking!
- Oui, et un peu plus haut, sur le haut du rocher, en face, tu
vois tous ces creux allongés?
- Oui, c'est quoi?
- Des anciennes tombes, creusées dans le roc, parce que la
bonne terre était trop rare, ici. D'ailleurs, quand on a planté
l'olivier près de la chapelle à l'entrée du site, on est tombé
sur plein de squelettes, venant des morts de l'ancien hôpital
à côté ; je te montrerai, en retournant.
 
Effectivement, en retournant, Lucas, après avoir fait voir à
Saïd une "maison" creusée dans le roc, avec vue imprenable
sur la Grand Rue, passa avec lui dans les ruines de l'ancien
hôpital et lui montra l'olivier enraciné dans les squelettes...
Dans le village, ils s'arrêtèrent pour manger des crêpes : au
chocolat pour Saïd, au sucre pour Lucas ; Saïd choisit aussi
des cartes-vues de ce qui l'avait intéressé dans ce lieu. Puis
ils retournèrent à la voiture, où ils apprécièrent les boissons
contenues dans le coffre.
 
À 16 h 15, ils se remirent en route. Par la passe en lacets
dans les Alpilles, ils se dirigèrent vers Saint-Rémy de
Provence. Ils s'arrêtèrent brièvement aux Antiques, avec le
Mausolée et l'Arc romains. Saïd fut étonné des fines
sculptures des caissons de la voûte de l'arc, si bien
conservées après deux millénaires. Ils se rendirent à pied
jusqu'à l'entrée des ruines romaines du village de Glanum,
mais ç'aurait été trop long à visiter.
 
À St-Rémy, par le boulevard extérieur, ils prirent la route vers
Avignon. Un quart d'heure plus tard, il passèrent le pont
suspendu sur la Durance, et se retrouvèrent dans les
faubourgs d'Avignon.
 
- On revient en pays civilisé, dit Saïd.
- Pas pour longtemps : attends qu'on arrive à la ville-même,
tu retrouveras la féodalité.
 
Effectivement, après être passés sous le pont du chemin de
fer, au bout du boulevard St-Ruf, ils se trouvèrent face à une
enceinte fortifiée, encerclant toute la ville sur plus de quatre
kilomètres. Lucas prit à droite le boulevard de ceinture, et fit
presque le tour de la ville, retrouvant le Rhône, et passant
sous le fameux Pont d'Avignon, qu'il désigna à Saïd ; il alla
garer la voiture aux Allées de l'Oulle. De là, à pied, ils
revinrent sur leurs pas, longeant l'enceinte par l'intérieur où
elle était plus spectaculaire, avec ses chemins de ronde et
ses escaliers. Ils entrèrent dans la tour qui donne accès au
fameux Pont, où ils prirent les billets. Saïd apprécia le pont-
levis, chose inconnue de lui. Lucas lui raconta brièvement
l'histoire du pont, qui jadis traversait tout le Rhône, et ils
allèrent jusqu'au bout de ce qui en restait, explorant au
passage l'intérieur des chapelles St-Nicolas, superposées.
Saïd, toujours aussi direct, donna son avis :
 
- Finalement, c'est pas si terrible que ça, le fameux Pont
d'Avignon. Le Pont du Gard était mieux!
- Je ne vais pas te contredire... Il était fameux à l'époque
où il était complet. Maintenant, c'est surtout par la chanson
"sur le Pont" qu'il est connu. Et la danse en question, elle ne
se faisait pas sur le pont, mais sous le pont, sur l'île que tu
vois en face.
- Tu en sais des choses! Comment tu fais?
- J'ai toujours aimé apprendre, déjà à l'école, et après, en
lisant, ou en écoutant les gens. Et tu vois, ça nous sert. C'est
pour ça que dans ma chanson j'ai mis que c'est utile
d'apprendre, pour pouvoir mieux rendre service.
- Oui, je me souviens...
- Pour en revenir à ce pont, il y a deux choses bien : on est
au milieu du Rhône sans se mouiller, et en cas de crue c'est
assez impressionnant ; et puis, en se retournant on a une
très belle vue sur la ville, regarde!
 
En effet, derrière les remparts, s'étageaient les maisons, en
gradins, avec tout en haut le Palais des Papes.
 
- C'est quoi, ce château?
- C'est le Palais des Papes, où plusieurs papes ont vécu, au
lieu d'être à Rome, comme maintenant. On va y passer,
après être monté au rocher des Doms, par les escaliers que
tu vois là-bas.
 
Ayant gravi les escaliers des Doms, ils purent admirer le
panorama : le Pont, avec les deux bras du Rhône, Villeneuve,
la Tour de Philippe le Bel et le fort St-André, le Mont Ventoux.
En se déplaçant vers une autre terrasse, ils purent voir la ville
à leurs pieds, et à l'horizon les Alpilles, où se trouvaient les
Baux de Provence. Au centre du jardin des Doms, Saïd fut
captivé par les cygnes sur le petit étang : jamais il n'en avait
vu de réels.
 
Puis Lucas emmena Saïd vers la ville. En passant devant la
cathédrale, ils se retrouvèrent sur l'esplanade du Palais des
Papes, dont Saïd admira la façade imposante. Lucas ne
voulut pas lui imposer la longue visite des salles et de leur
riche contenu, mais il lui fit voir la splendide cour intérieure
(dont l'accès était gratuit...) et laissa Saïd imaginer la vie de
cet endroit au 14e siècle. Dans l'ancienne salle des gardes,
ils achetèrent des cartes-vues pour Saïd.
 
Puis, traversant l'esplanade du Palais, ils se rendirent à la
place de l'Horloge, toute proche. Il y avait plein de monde,
comme d'habitude, ainsi que dans la rue de la République,
en face d'eux. Mais ce qui fascinait Saïd, c'était la longue
succession des terrasses des hôtels et restaurants, couvrant
toute la partie de la place, à leur gauche. Il y emmena Lucas.
Il admirait les belles tables et chaises, les nappes
immaculées ; les couverts étaient déjà mis, et même les
serviettes dans les verres.
 
- Ça doit être pour les gens riches...
- Oui, ou pour ceux qui veulent se faire plaisir une fois en
passant.
- Comme nous?
- Je te vois venir! D'accord : comme nous... On peut bien
s'offrir ça. Mais comme il n'est que 17 heures, c'est trop tôt
pour dîner ; ça ne nous empêche pas de prendre une coupe
de glace.
- Ah oui, bonne idée! On entre?
- Pas la peine : on n'a qu'à s'asseoir, ici, en terrasse, et
aussitôt un serveur s'occupera de nous.
- Comme pour les riches?
- Comme pour les riches...
 
Saïd et Lucas s'installèrent et se firent servir des coupes de
glaces à trois boules, avec garniture multiple. Ils dégustèrent,
tout en regardant défiler la foule sur la place, juste à côté
d'eux. Lucas voyait que Saïd était ravi, et il regretta de ne
pas avoir un peu plus d'argent, afin de le gâter davantage
encore. Il préféra renoncer à s'engager dans les rues voisines,
pleines de boutiques trop tentatrices pour ce qu'il lui restait
comme argent, et eut une autre idée. Il montra à Saïd le
vieux village dessiné sur son T-shirt, et lui dit :
 
- Maintenant, si tu veux, je te propose d'aller là, c'est pas
loin de notre maison, et tu auras une surprise...
- Quoi, comme surprise? Ah, c'est vrai, tu ne peux pas le
dire...
- C'est quelque chose qu'on n'a pas encore fait, et qui n'est
pas possible avant une heure ou deux... Tu verras ; ça nous
donne le temps d'y aller sans trop nous presser.
 
Par la place Campana et la place Crillon, ils regagnèrent les
allées de l'Oulle. Comme la voiture était tout au bout, à 500
m, Lucas prit Saïd à dos jusqu'à la voiture ; cela leur rappelait
les bons moments de la veille...
 
Il était près de 17 h 30 et Lucas était content de quitter la
ville avant les encombrements de 18 heures. Il prit l'autoroute
de Lyon, au nord d'Avignon, jusqu'à Bollène. Comme la veille,
Saïd en avait profité pour s'endormir, dans le coin de la
portière et du siège. Lucas apprécia aussi ce moment de
détente, car il avait toujours peur de rater quelque chose à
faire pour Saïd. À Bollène, il prit la direction de Pont-St-Esprit,
en évitant les à-coups car Saïd dormait encore. Celui-ci se
réveilla plus loin, au ralentissement du rond-point avant le
pont sur le Rhône. Cela permit à Lucas de lui expliquer
pourquoi les moines, au 13e siècle, avaient construit ce pont,
en arc brisé afin de résister aux crues conjuguées du Rhône et
de l'Ardèche qui avaient là leur confluent.
 
- Tu ferais un bon professeur, lui dit Saïd. Tu expliques bien,
et rien que des choses intéressantes.
- Oui, mais j'ai de la chance d'avoir un élève gentil, qui ne
chahute pas et ne met pas des punaises sur ma chaise...
 
Au nord de Pont-St-Esprit, ils prirent la route menant aux
Gorges de l'Ardèche. Dix minutes plus tard, arrivé à hauteur
d'Aiguèze, Lucas prit le second chemin d'accès, un peu plus
loin, à travers champs, qui permettait d'avoir une vue
d'ensemble sur le vieux village, perché sur le bord d'une
falaise au-dessus de la rivière, avec les ruines d'un petit
château, et le Mont Ventoux à l'horizon.
 
Lucas gara la voiture au parking en bord de falaise, à
l'extérieur du village. Puis, ils conduisit Saïd à travers le
dédale de petites rues, jusqu'au chemin de ronde au pied
des ruines du château. Il y avait une belle vue sur l'Ardèche,
en contrebas, sur la suite de la falaise, creusée par le
courant, et sur Saint-Martin d'Ardèche, en face, avec sa
plage, que Lucas désigna à Saïd :
 
- L'été, il y a plein de monde sur cette plage et dans l'eau
qui n'est pas profonde. On pourrait presque traverser en
marchant, s'il n'y avait pas quelques trous d'eau. Et il y a
aussi beaucoup de gens qui font du canotage, avec des
kayaks de toutes les couleurs ; c'est très beau.
- Quand je reviendrai, en été, on en fera aussi, tous les
deux... Oh Lucas! Qu'est-ce que j'ai dit...!
 
Saïd, navré, agrippa le bras de Lucas et appuya sa tête
contre son épaule. Il avait oublié que dans moins de deux
jours Lucas ne serait plus de ce monde... Lucas lui caressa
légèrement les cheveux et sourit :
 
- Tu sais, c'est mon rôle de dire des bêtises : si tu te mets à
me faire concurrence...! Mais ne t'en fais pas : un jour, nous
ferons du canotage ensemble sur l'Ardèche. Tu auras l'air
d'être seul, mais je serai avec toi, tout près de toi. Et
j'écouterai chacune de tes paroles quand tu me diras ce que
tu penses des paysages que tu verras en descendant les
Gorges ; j'essayerai de te répondre par une sorte de
télépathie, si c'est possible. Ou alors, je me changerai en
dauphin... Bon, viens, maintenant : on approche de la
surprise dont je te parlais...
 
Par un couloir dans la roche, ils rejoignirent les rues
tortueuses du village, et Lucas conduisit Saïd jusqu'à un
caveau illuminé, avec des tables recouvertes de jolies
nappes fleuries.
 
- C'est un restaurant?
- Oui, une auberge, dans une très vieille maison en pierres.
On va s'offrir un vrai repas, pour une fois.
- Et c'est moi qui paie!
 
Lucas comprit à quoi Saïd faisait allusion ; comme à
Marseille, il signa un chèque à l'avance et le remit à Saïd...
 
Il était à peine 19 heures, et l'auberge était encore presque
vide. Saïd et Lucas purent s'installer au centre du caveau.
Lucas enleva son attelle avec soulagement. Sur la carte, Saïd
choisit des côtelettes d'agneau, avec des haricots verts et
des frites ; Lucas demanda une omelette au fromage, avec
haricots verts aussi.
 
- Une omelette!? dit Saïd. Tu viens dans un restaurant pour
manger une omelette??? Tu n'es pas bien...!
- C'est un peu long à t'expliquer. Voilà : je n'aime pas qu'on
tue des animaux pour me nourrir ; surtout que leur mort est
souvent horrible : on casse les pattes des vaches, on laisse
longuement agoniser les poissons sur le pont des bateaux ;
je ne veux pas être complice de ça. Mais je ne demande à
personne de faire comme moi! C'est purement personnel.
- Et il ne te manque pas des choses, dans ton alimentation?
- Non, les protéines, on en trouve autant dans le fromage
et les produits laitiers. D'ailleurs ça fait des années que je
vis comme ça, sans viande ni poisson, et je ne m'en porte
pas plus mal...
- Et tes oeufs, c'est des animaux aussi...
- Pas tout à fait : ce sont des oeufs non fécondés, et ils
n'auraient jamais donné de poussins...
- Tu es vraiment quelqu'un de spécial! Mais je t'aime bien
quand même...
- Merci, tu me rassures!
 
Au dessert, Lucas imita Saïd et prit une tartelette aux cerises
; il y ajouta toutefois un verre de vin blanc doux, dans lequel
Saïd trempa ses lèvres, "pour voir".
 
À 20 heures, Saïd demanda l'addition, et remplit "son"
chèque, qu'il remit fièrement à la patronne... C'était amusant.
Quand ils sortirent, la nuit était tombée. Le retour à la
voiture, par les vieilles ruelles éclairées de lanternes, était
assez étrange, et ça plaisait beaucoup à Saïd.
 
Un quart d'heure à peine plus tard, ils retrouvaient "leur"
maison. Pendant que Lucas donnait à manger aux chats et
rallumait le chauffage à pétrole, Saïd s'installait sur le
canapé avec son lecteur de CD, et écoutait les autres
chansons du disque de Lucas. Celui-ci enleva les chaussures
et les chaussettes de Saïd ; il le débarrassa du pansement, à
présent inutile, et lui mit les pantoufles en tête de tigre;
ensuite, il revêtit un sweat-shirt, car il n'avait pas très chaud,
et vint s'asseoir tout près de Saïd, écoutant le faible son qui
lui parvenait des écouteurs. Après le chant sur le suicide des
jeunes, Saïd enleva les écouteurs, et se tourna vers Lucas.
 
- Qu'est-ce qui arrive à ceux qui se suicident, après leur
mort? Je ne pense pas qu'il aient réussi leur "examen",
comme on disait hier...
- Non, en effet. Ils ne sont pas arrivés à aimer tout le
monde : la preuve, c'est qu'ils ne s'aiment pas eux-mêmes... Il
faudra qu'ils continuent leur "apprentissage" dans l'autre
monde, avant d'être admis avec ceux qui ont réussi.
- Et on doit vraiment aimer tout le monde? Même ceux qui
sont méchants?
- Ça dépend. Si tu sens que quelqu'un est méchant parce
qu'au fond il est malheureux, tu peux essayer de l'aimer, ça
lui fera peut-être retrouver la gentillesse cachée en lui, et il
arrêtera d'être méchant. Mais si tu as affaire à quelqu'un
travaillé par les forces du Mal, là c'est inutile ; il faut au
contraire être très dur et sévère avec lui, et le punir jusqu'à
ce qu'il change d'attitude et renonce à suivre les forces du
Mal. Je te donne deux exemples. Prends le cas de quelqu'un
qui trouve plus facile de gagner plein d'argent en obligeant
des enfants à prendre de la drogue ; c'est inutile d'être
indulgent avec ce genre de personnage, car on aura beau
faire : il n'a qu'une envie, c'est de recommencer. Il faudra
donc être sans pitié avec lui, aussi dans son propre intérêt :
il ratera sa vie si on ne fait rien pour le décourager de rester
dans cette voie-là.
- Est-ce qu'il ne faut pas lui pardonner?
- Si, mais à une condition : c'est qu'il regrette ce qu'il a fait
et qu'il soit décidé à changer de comportement. Même Dieu
ne pardonne qu'à celui qui se repent. Un autre exemple :
imagine un enfant qui se fait tabasser par ses parents, sans
motif ; il pourra avoir envie de se revenger contre quelqu'un,
par exemple sur toi ; si tu te laisses taper sans protester
pour qu'il puisse se défouler, il sera étonné ; quand il aura
compris que tu fais ça pour que lui soit moins malheureux, il
t'en sera reconnaissant et finira par t'adorer. Et il n'aura plus
besoin de frapper quelqu'un.
- C'est tout à fait comme dans la première chanson du CD.
- Presque, à part que là, ça se passe entre un père et son
enfant, qui est prêt à subir n'importe quoi pourvu qu'à la fin
on l'aime un peu...
- On réécoute cette chanson? Tu pourras m'expliquer
certaines choses.
- Oui, on a le temps...
 
Lucas mit le CD sur le lecteur de la chaîne stéréo, et ils
écoutèrent la première chanson, "Tu redeviendras mon papa":
 
	Tu es rentré sans rien nous dire,
	et nous avons cessé de rire ;
	je ne me fais plus d'illusions
	sur l'atmosphère à la maison.
 
	En buvant ton café au lait,
	tu avais la main qui tremblait ;
	je peux déjà bien m'inquiéter
	car l'orage va se déchaîner.
 
	Quand tu es dans un mauvais jour,
	il n'est pas possible toujours,
	avec ton fusil à la main,
	de te venger sur les lapins.
 
	Pour un rien tes yeux deviennent fous
	et tu te retournes contre nous,
	mais cette fois je suis décidé
	à te prouver qu'on peut t'aimer.
 
	Le coeur gros et les larmes aux yeux,
	je ne veux plus être peureux ;
	et quand ce sera le moment,
	j'accepterai ce qui m'attend.
 
	Pour gagner d'un chat l'amitié,
	je me laisse mordre et griffer ;
	moi, ton enfant doux et aimant,
	serai aussi ton défoulement.
 
	Sans dire un mot, je me déshabillerai ;
	tant que tu veux, tu pourras me taper.
 
- Pourquoi il se déshabille?
- C'est un cas que j'ai réellement connu : son père
l'obligeait à se déshabiller et à rester au "garde-à-vous" pour
que les coups lui fassent plus mal... Et puis, ça évitait qu'il y
ait du sang sur les vêtements, car sa femme l'avait quitté et
il devait faire la lessive lui-même...
- C'était un salopard...
- Non, quelqu'un de malheureux, et son enfant l'avait
compris...
 
	Je me tiendrai sans bouger devant toi,
	recevant les coups par amour pour toi.
 
	Si tu t'arrêtes non satisfait,
	j'attendrai la suite, je suis prêt :
	je veux bien souffrir plus longtemps
	pour que tu n'sois plus mécontent.
 
	Quand tu te seras défoulé,
	que tu m'auras assez marqué,
	tu essuieras mes larmes et mon sang
	et je voudrais que tu aimes ton enfant...
 
- C'était un enfant courageux, dit Saïd.
- Oui, il avait plus de courage pour affronter les coups et la
souffrance, que son père pour affronter les contrariétés de la
vie. Beaucoup d'enfants sont plus courageux que les adultes,
mais parfois c'est trop dur, et ils se suicident.
- Et lui, il a essayé de se suicider?
- Non, parce qu'il pouvait se défouler sur moi : quand son
père le tapait, souvent le lendemain il faisait pareil avec
moi. Ou pire. J'ai même eu des côtes cassées, et ça le faisait
bien rire...
- C'était horrible ... mais ça ne m'étonne pas de toi! Tu
devais beaucoup l'aimer...
- Presque autant que toi... Mais écoute la suite :
 
	Je t'en prie, prends-moi dans tes bras
	et puis tu me consoleras
	doucement sans trop me serrer
	car j'ai mal où tu m'as blessé.
 
	Tu raconteras tes ennuis,
	je partagerai tes soucis ;
	cela peut les diminuer
	si tu veux enfin en parler.
 
	J'espère qu'un jour tu comprendras
	qu'on devrait plutôt faire comme ça,
	et que l'amour que j'ai pour toi
	dans les problèmes te soutiendra.
 
	C'est moi qui te consolerai
	et les idées te changerai ;
	tu t'intéresseras à moi
	et je n'aurai plus peur de toi.
 
	Je parlerai de mes problèmes
	car je ne suis pas "fort en thème" ;
	ce partage nous rapprochera,
	tu redeviendras mon papa,
	mon papa...
 
- Tu as rajouté de la batterie pour la fin.
- Oui, tant que c'était triste, ça ne convenait pas ; mais
dans les derniers couplets, plus l'espoir revenait, plus la
batterie soulignait ça; et tu as remarqué que le chant aussi
devenait plus rythmé.
- Et pour l'enfant que tu as connu, ça s'est terminé comme
ça aussi?
- Presque. Son père s'est fait implanter un médicament sous
la peau, et ça l'empêchait de boire. Du coup, sa femme a
accepté de revenir ; c'est moi qui ai été pratiquement
"l'enlever" dans un camp de nomades qui ne voulaient plus la
lâcher : ça a été un fameux rodéo en voiture...
- Là, tu m'étonnes! Je ne te voyais pas comme ça...
- Il y a beaucoup de choses qui t'étonneraient dans ma vie,
si tu savais. Mais je n'ai plus assez de temps pour tout te
raconter. Par exemple, j'ai eu une idée de traitement du sida
par l'hélium, mais personne n'a voulu tenter l'expérience,
même des malades qui ont préféré mourir!
- Et c'est quoi l'hélium?
- C'est un gaz rare, qui a une propriété intéressante : il
dissipe la chaleur ; si on le mélange à l'oxygène et qu'on
respire ça, on a sa température qui baisse.
- Et ça peut aider pour le sida?
- Justement, le sida a besoin de chaleur pour vivre : il est
apparu à une époque de réchauffement de la planète, qui a
entraîné notre propre réchauffement, ce qui nous rend
"intéressants" pour des virus qui nous laissaient tranquilles
auparavant parce que étions trop froids à leur goût. Et le
virus du sida aime la chaleur : il est originaire des pays
chauds, il prolifère davantage dans les régions chaudes, et il
meurt très vite dès qu'il est à l'air libre, plus froid. Donc
j'avais pensé qu'il serait bon de savoir ce que donnerait une
baisse de température chez un malade, grâce à l'hélium.
- Ou en se promenant au froid, sans habits, comme tu fais...
- Tu as raison: depuis que je fais ça, je n'ai plus jamais eu
de rhume ni de grippe : je dois être trop froid pour ces micro-
organismes.
- Alors, ton expérience aurait pu marcher?
- Ce n'est pas impossible. Il aurait suffi de passer quelque
temps dans un caisson de plongée, à respirer ce mélange
oxygène-hélium ; j'avais même réussi à mettre un peu
d'argent de côté pour financer la location du caisson, mais
puisque ça n'intéressait personne, je l'ai dépensé pour faire
mes disques...
- C'est peut-être pas la meilleure idée que tu as eue...
- Tu veux rire! Sans ça, je ne t'aurais jamais connu... Et je
préfère trois jours de bonheur avec toi, que mille ans seul
dans mon coin, et je parle sérieusement.
- Je veux bien te croire...
- Je te donne un autre exemple de ce qui est arrivé dans ma
vie : je suis une des rares personnes à qui on a élevé un
monument de son vivant...
- Qu'est-ce que tu avais fait?
- Bof, trois fois rien : j'avais sauvé la vie de plusieurs
centaines de personnes, et préservé la santé de plusieurs
milliers, en empêchant l'installation d'une usine qui allait leur
donner le cancer...
- Tu es vraiment quelqu'un de super, dis donc!
- Oh, je fais ce que je peux...
- À propos, je comprends maintenant pourquoi, hier, tu me
disais que c'était important d'étudier la physique et la
chimie, pour aider les gens en empêchant ce genre de chose.
- Tu retiens ce que je te dis, alors? Là, c'est toi qui
m'étonnes...!
- Lucas, tu es le premier à avoir des vraies conversations
avec moi, parce que je compte pour toi et que tu veux
m'aider. Je ne risque pas d'oublier ce que tu me dis!
- Bon, alors on va faire une chose qui est certainement
nouvelle pour toi : écouter de la musique "classique", un petit
extrait de mon autre CD : "la Musique de la Vie", pour un
grand orgue. Toi qui aimes quand ça fait du bruit, tu vas être
servi. Mais il y a aussi des moments de grande douceur.
 
Lucas changea les disques dans le lecteur. Puis il prévint Saïd:
 
- Mets-toi bien au centre du canapé, car j'ai soigné la
stéréo : tu vas entendre des sons à gauche, à droite, devant
et derrière nous, puisqu'il y a quatre baffles. Dans cette
composition, je décris une vie humaine entière : les enfants,
les adolescents, les adultes, et puis "la Vie après la vie" pour
montrer que tout ne s'arrête pas à la mort, au contraire. Je
vais te faire écouter cette dernière partie, car le CD entier
dure une heure dix. Les premières notes ont une sonorité très
étrange, et c'est normal, puisqu'on est dans un autre monde.
 
Tout en écoutant cette musique, Lucas donnait quelques
brèves explications à Saïd.
 
Après l'exposition d'un thème aux sonorités étranges, celui-ci
s'étoffait avec le temps, décrivant l'inquiétude du défunt
devant ce monde inconnu. Peu à peu, la force dramatique
augmentait, exprimant l'angoisse croissante devant cette
situation nouvelle, et l'espace se remplissait du fracas de
l'orgue. Subitement, lui succéda la fraîche et douce voix d'une
fillette, qui chantait : "Requiem dona nobis, Domine"
 
- Ça veut dire quoi? demanda Saïd.
- "Donne-nous le repos, Seigneur". Par "repos", il ne faut
pas croire qu'on "dort" toute l'éternité ; en fait, cela veut
dire "une vie tranquille", sans problèmes.
 
"Et Lux perpetua luceat nobis"
 
- "Et que la Lumière sans fin brille sur nous", la Lumière de
l'amour, par opposition aux ténèbres de la haine.
 
Une musique plus douce s'ensuivait, préludant à un Kyrie plus
tourmenté.
 
- "Kyrie eleison", ça veut dire "Seigneur, prends pitié". La
voix de la jeune chanteuse invite à demander pardon pour
nos péchés, le défunt reprend la même incantation, et puis
l'orgue exprime la peur du défunt de ne pas avoir réussi son
examen de l'apprentissage à l'amour des autres, mais ça finit
bien.
 
Le "Kyrie" avait apporté un certain apaisement. Un passage
très doux suivait, conduisant à des accords longs et étranges,
traduisant l'entrée dans l'Eternité. Les accords devenaient de
plus en plus majestueux et puissants, signes de Victoire
finale. Puis, la musique exprimait la joie tranquille de celui
qui sait qu'il est sauvé, avec un très joli thème rythmé.
 
On enchaînait avec les "Choeurs des Bienheureux", de tous
âges, s'exprimant dans un très beau choral à quatre voix,
tantôt avec douceur, tantôt avec la force tranquille d'une
multitude de Saints.
 
Puis, le nouvel élu rencontrait les Martyrs, ceux qui ont
souffert pour ou par les autres.
 
- C'est la même musique que dans la chanson, dit Saïd.
Celle avec les enfants battus.
- Oui, car cet enfant qui se laissait frapper pour que son
père l'aime, c'est aussi un martyr.
 
Ce thème des Martyrs prenait une force de plus en plus
dramatique, et se terminait en apothéose, symbolisant la
Palme du Martyre.
 
Puis, les Martyrs conviaient le nouvel élu à les rejoindre dans
l'Eternité, définitivement. On pouvait entendre à nouveau les
mêmes accords étranges et doux que précédemment, mais ils
n'avaient plus de fin et s'estompaient dans le lointain...
 	
- Qu'est-ce que tu en penses? demanda Lucas.
- Je n'ai jamais rien entendu comme ça...
- Je veux bien te croire!
- Oui, c'est super. Et au moins, ça veut dire quelque chose!
Quand on entend ça, c'est si beau qu'on a déjà un peu envie
d'y être...
- Oui, ce sera bien mieux que sur terre, pour ceux qui en
sont dignes.
 
Lucas enleva le CD du lecteur, et le remit dans son boîtier.
 
- Je vais le mettre dans ton sac. Quand tu seras rentré chez
toi, tu pourras écouter les autres parties : les Enfants, les
Ados, et les Adultes. Bon, maintenant on va être un peu
moins "sérieux" ; il est 22 heures, et on a le temps de
regarder un film. Je te propose une cassette video : celle du
film "Batman".
- Batman? Oh oui, j'ai toujours eu envie de le voir!
- Et non seulement tu vas le voir en format 16/9, comme au
cinéma, mais tu vas aussi l'entendre : cette cassette est en
stéréo, et je vais faire passer le son dans la chaîne stéréo et
les quatre baffles autour de nous : on sera ainsi au coeur de
l'action.
 
Lucas installa la cassette et éteignit les lumières, ne laissant
que la veilleuse près de la télé. Il se remit avec Saïd sous
une couverture, comme la veille, et le film démarra.
 
C'était génial. Avec l'image plein écran et les sons provenant
de tous les côtés de la pièce, Saïd ne savait où regarder ni
surtout où écouter. Les engins volants traversaient la maison; 
on entendait des explosions d'un côté, et le bruit de la
foule de l'autre. Dans l'antre de Batman, on entendait
l'ascenseur qui arrivait à gauche tandis qu'une porte s'ouvrait
à droite. Serrés l'un contre l'autre sous la couverture, Saïd et
Lucas, tout en mangeant une barre chocolatée, se laissaient
pleinement envelopper et emporter par l'action tumultueuse
autour d'eux... Ce fut vraiment un bon moment pour tous les
deux, et principalement pour Lucas, ravi de voir Saïd aussi
heureux.
 
Lorsque le film se termina, il était près de minuit. Lucas alla
se raser, comme la veille, et puis il rejoignit Saïd qui était
déjà couché. Ils devisèrent joyeusement de quelques
péripéties du film. Puis il était temps de dormir. Saïd dit
encore :
 
- Merci, Lucas. Merci pour tout ce que tu fais pour moi.
- Toi aussi, Saïd. Merci pour tout le bonheur que tu me
donnes.
 
Comme la veille, ils mirent leurs têtes tempe contre tempe,
pour encore partager leurs rêves...