Pour l'Eternité ...

 
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	Chaque jour, Saïd et Lucas étaient à la Cathédrale,
pour repérer, dans le flot de ceux qui venaient les voir, les
jeunes qui souffraient de ne pas être assez aimés. Ils les
entouraient alors de leur bras invisibles, tentant de leur
communiquer toute l'affection dont ils étaient capables, et
les jeunes en éprouvaient un sensible réconfort, renouvelable
à volonté, à chaque visite.
 
Parfois, dans les cas de détresse extrême, les jeunes
sentaient physiquement Saïd et Lucas les prendre dans leurs
bras et ils entendaient les paroles de tendresse dont ils
avaient tant besoin.
 
À de nombreuses reprises, Saïd et Lucas firent aussi se
rencontrer, à la Cathédrale, des jeunes ou des enfants
solitaires, qui devinrent ainsi amis et éprouvèrent un bonheur
semblable au leur.
 
Il y eut aussi quelques rares cas où Saïd et Lucas trouvèrent
justifié de guérir certains enfants très malades ou infirmes,
dont le rôle sur terre en valait la peine. Les autres
repartaient sinon avec un corps soigné, du moins avec un
moral rétabli leur permettant de plus facilement faire face à
leur destin.
 
Lorsque la Cathédrale fermait ses portes, tard le soir, Saïd et
Lucas restaient attentifs aux prières qui montaient vers eux,
provenant d'enfants et ados en mal de vivre, et ils y
répondaient de la façon la plus appropriée.
 
Par contre, malgré tous leurs efforts, ils ne trouvèrent
personne leur ressemblant assez, et suffisamment réceptif,
pour écrire leur histoire. Ils eurent alors recours aux pouvoirs
dont ils disposaient ; dans les ordinateurs des diverses
maisons d'édition, ils firent apparaître un fichier-texte avec le
récit de leur rencontre et ses conséquences, et un fichier-
image avec la photo prise au Grau du Roi, où Lucas avait le
même aspect souriant que lorsque Saïd l'avait vu mourir.
Cette photo fit le tour du monde. Comme personne n'eut
l'exclusivité du récit, la concurrence entre éditeurs fit baisser
les prix, ce qui permit à un large public d'avoir accès à ce
livre. Il fut traduit en de multiples langues, et l'histoire de
Saïd et Lucas se répandit à travers le monde.
 
Il en fut de même pour les disques de Lucas et les cassettes
vidéo de sa mort dramatique et de l'intervention à la
télévision, sous-titrées en diverses langues aussi. Mais
Monseigneur Muriger, dans un premier temps, en réserva la
vente à la Cathédrale : il ne voulait pas que les disquaires
qui avaient rejeté Lucas de son vivant, s'enrichissent de sa
mort... De plus, cela permettait de vendre ces produits
presque à prix coûtant, et de répartir les bénéfices suivant
les souhaits exprimés par Lucas lors de sa rencontre avec le
Cardinal.
 
Avec l'approbation du Cardinal, en plusieurs endroits du
monde, des autorités religieuses construisirent des répliques
en pierre, en plâtre ou en cire, de la scène mortuaire se
trouvant dans la Cathédrale, ce qui évitait des déplacements
coûteux à des jeunes pas toujours fortunés. Ils pouvaient
aussi trouver sur place les disques, cassettes vidéo, et livres
concernant Saïd et Lucas.
 
L'influence de l'exemple de Saïd et Lucas fut considérable,
surtout auprès des enfants et jeunes de tous pays. On
assista ainsi à l'émergence d'une génération qui serait enfin
meilleure que la précédente, renversant une inquiétante
évolution en sens inverse.
 
Pour les adultes, ce fut moins net, car ils étaient trop
sclérosés dans leurs "habitudes". Il y eut cependant une forte
diminution des activités de terrorisme et de la haine en
général, probablement en voyant ce qui arrivait dans l'autre
monde à ceux qui se conduisaient vraiment mal... Les adultes
qui évoluèrent le plus furent, paradoxalement, ceux qui
jusqu'alors s'étaient imaginé de bonne foi qu'il n'y avait plus
rien après la mort ; puisque Saïd et Lucas en étaient revenus,
il fallait bien réexaminer la question...
 
Quelqu'un dont la vie changea de façon marquante fut
Manuel. Pour commencer, il arrêta de poursuivre des études
que de toutes façons, sans l'aide de Lucas, il ne rattraperait
jamais... Ensuite, il s'institua le gardien de la maison de
Lucas, la faisant visiter comme un musée, moyennant une
somme modique car il fallait bien vivre. Il s'occupa de nourrir
les chats, toujours aussi délaissés par leurs vrais
propriétaires. Les visiteurs pouvaient voir dans le salon une
réplique du canapé, avec Lucas et Saïd ; dans la chambre se
trouvait le lit défait, exactement comme il avait été laissé ;
dans la cuisine se trouvaient les derniers verres utilisés, non
lavés. Enfin, les visiteurs pouvaient faire le tour du terrain,
comme Lucas et Saïd l'avaient fait, avec l'arrêt au banc à mi-
pente.
 
Dans la bibliothèque de la maison, Manuel avait trouvé une
série de petits carnets où Lucas notait chaque jour ce qu'il
faisait et ce qui se passait dans sa vie. Manuel fut effaré de
constater, outre les problèmes de tous genres que Lucas
avait dû affronter pour survivre, la quantité incroyable de
personnes qui l'avaient traité comme un chien, qui l'avaient
humilié, piétiné, fait souffrir de cent façons, qui avaient
profité de sa naïveté et de son désir de rendre service et
d'être un peu aimé ; parmi ces personnes, les enfants
figuraient, hélas, en bonne place, et aussi un certain
Manuel... Il faillit en devenir malade et abandonna pour un
temps la lecture de ces notes. Il comprit qu'en fin de compte,
le seul à avoir apprécié Lucas de son vivant fut justement
celui chargé de l'assassiner : Saïd, ... et il ne s'étonna plus
qu'il s'était créé des liens tellement intenses entre eux qu'ils
seraient même plus forts que la mort. Le contact continu avec
des jeunes ayant trouvé un réconfort auprès de Lucas et Saïd,
lui radoucit un peu son caractère, d'autant plus que les
visiteurs étaient enchantés de rencontrer quelqu'un qui avait
aussi bien connu Lucas de son vivant, ainsi que Saïd après sa
mort. Manuel se gardait bien de leur dire qu'en fait il avait
"méconnu" Lucas, et qu'en quittant Saïd il aurait oublié de lui
serrer la main si Lucas ne lui avait rien dit...
 
À la fin de l'année où Saïd et Lucas avaient quitté ce monde,
le Cardinal Muriger se permit de faire un coup d'éclat,
presque un coup d'état. Il s'était inspiré d'un précédent, à
Lyon. Chaque année, à Lyon, la fête religieuse du 8
décembre était matérialisée par la pose de lumignons aux
fenêtres, et une procession aux flambeaux ; mais, au fil des
ans, cette fête religieuse avait été peu à peu détournée par
l'adjonction de baraques foraines, de manèges, de stands
commerciaux, sans aucun rapport, mais cela avait pris le
dessus ; devant cet état de fait, les autorités religieuses
avaient décidé de laisser le 8 décembre aux "laïcs" et
d'avancer la fête religieuse au dimanche précédent. En ce
mois d'octobre, le Cardinal Muriger avait purement et
simplement proposé à l'assemblée plénière de la Conférence
des Evêques de France, de faire de même pour la fête de
Noël :
 
- Le 25 décembre est devenu une fête trop laïcisée : c'est la
fête du Père Noël bien plus que la commémoration de la
venue du Christ sur Terre! Si on demande à un enfant ce que
l'on fête à Noël, il vous répond "la naissance du Père Noël"! Il
est devenu impératif de dissocier la fête païenne de la fête
religieuse, que je propose d'avancer au dimanche précédant
le 25 décembre, avec aussi la messe de Minuit, le samedi
soir, en analogie avec la veillée Pascale du samedi : dans le
premier cas on fête la naissance terrestre, et dans le second
cas la naissance à la vie de ressuscité. La symbolique du
samedi est une symbolique forte : souvenez-vous de Lucas et
Saïd, dont la naissance à la vie de ressuscités a aussi eu lieu
un samedi, et qui se sont manifestés à moi, dans leur état
glorieux, un samedi soir. Ce ne sera pas difficile à expliquer
aux Chrétiens.
 
 	"Il faudra aussi leur expliquer que Noël est la fête
d'un enfant, mais pas de tous les enfants : leur fête est le
jour du saint patron des enfants, le 6 décembre, avec saint
Nicolas, comme cela se fête dans le Nord et l'Est. Le "Père
Noël" est historiquement une émanation de "Sancta Claus"
venant lui-même de "Saint Nicolas" : ce n'est donc pas
mauvais de remettre un peu les choses en place. Où irions-
nous si les musiciens qui fêtent Sainte Cécile le 22 novembre,
les métallurgistes qui fêtent Saint Eloi le 2 décembre, les
pompiers qui fêtent Sainte Barbe le 4 décembre, se
mettaient tous en tête de transférer cela au 25 décembre! Il
n'y a aucune raison objective."
 
	"Ne confondons pas non plus Noël et Nouvel An...
Rendons à César ce qui est à César : il faut réserver au
Nouvel An le bal de réveillon et les cadeaux, d'ailleurs
appelés étrennes, terme venant du latin "strena", "cadeau à
titre d'heureux présage". La nécessité de réveillon et de
cadeaux à Noël n'a pas plus de sens qu'à Pâques!"
 
	"En résumé, donnons aux Chrétiens pratiquants la
possibilité de vivre une fête religieuse de Noël, le dimanche
précédant le 25 décembre, nettement séparée de la fête
laïque. Au passage, rappelons-leur que la fête des Enfants
est plutôt le 6 décembre, et que le bal de réveillon et les
étrennes sont plutôt pour le Nouvel An, sans obligation, bien
entendu. Les enfants y trouveraient certainement leur
compte, puisque cela leur ferait deux possibilités de cadeaux:
le 6 et le 31 décembre..."
 
Le Cardinal dut être assez convaincant, puisque lors du vote
secret qui suivit, il obtint largement les deux tiers requis. Ses
confrères avaient d'ailleurs bien compris que, de toutes
façons, le Cardinal appliquerait ce changement de date dans
la région Ile-de-France. Alors...!
 
Mais revenons à Saïd et Lucas. Avec ces innombrables
enfants et jeunes de tous pays qui sollicitaient chaque jour
leur affection, le rêve de la chanson "Un million de frères"
devenait une réalité, dépassant leurs espérances le soir où
ils l'avaient écoutée ensemble :
 
	On a écrit cette chanson
	pour qu'il y ait un million,
	un million de frères
	sur toute la terre,
	un million de frères
	qui veuillent bien m'aimer.
 
		Un million de frères
		sur toute la terre,
		un million de frères
		qui veuillent bien m'aimer...
 
Un jour, Saïd demanda à Lucas :
 
- Tu crois qu'on va vraiment s'aimer éternellement?
Maintenant qu'on a plein d'amis tous les deux...
- C'est vrai qu'avant je t'aimais parce que tu en avais un
énorme besoin, à présent largement satisfait. Mais j'ai
trouvé de nouvelles raisons de t'aimer : comme tu ne
changeras plus, je pourrai continuer à t'admirer pour ton bon
sens, ta franchise, ta gentillesse. Et j'aurai toujours une
immense envie de te ressembler... Si tu étais devenu adulte,
les choses auraient peut-être changé, et nos routes se
seraient un peu écartées au fur et à mesure que ton
caractère aurait évolué, mais ce ne sera pas le cas : j'aurai
toujours autant de raisons de t'aimer...
- Tu me rassures! Parce que moi, je veux rester avec toi,
même si j'ai plein d'autres amis : tu as été le tout premier à
m'aimer, et tu resteras toujours le Premier dans mon coeur.
Surtout que toi non plus tu ne changeras pas : ce qui est bien
avec toi, c'est que tu es à la fois super-intelligent et en
même temps un grand bêta tout gentil, qui me demande
conseil, et que je peux adorer sans avoir de complexes...
 
Ils rirent tous deux. En souriant, Lucas demanda :
 
- Alors, mon Saïd : pour l'éternité?
- Oh oui, mon Lucas, pour l'éternité! Viens...
 
Saïd attira Lucas dans ses bras. Et ils s'embrassèrent,
tendrement, en riant. Comme des enfants...
 
9 avril - 19 mai 1998
 
"si vous ne redevenez comme de petits enfants, vous
n'entrerez pas dans le royaume des cieux..."  Math. 18-2
 
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Les lieux décrits dans ce récit existent encore presque
tous, et vous pouvez retrouver l'itinéraire de Lucas et Saïd
lors d'un passage dans le Midi. La tour métallique rouillée de
l'île du Frioul (qui a valu à Lucas l'épisode du cactus) n'a pas
résisté à un dernier assaut du mistral. Le "4 Pentes" de Marguerittes
où Lucas et Saïd ont pris leur dernier repas, a été démonté et
n'est plus visible que dans le DVD du film. La première habitation
de Lucas, de plus en plus vandalisée, a été réduite en un tas
de cendres par le nouveau propriétaire du terrain (alors
qu'elle avait survécu au grand incendie régional...) ; par un
curieux retour des choses, il a érigé à quelques mètres de là
une croix monumentale blanche, très visible depuis
l'autoroute, sans se douter de l'histoire attachée à ce lieu.
Coïncidence .... ?

Lucas et Saïd, depuis le 30 juin 2001, reposent en cette 
terre d'Ardèche où ils ont vécu leurs trois jours de si grand
bonheur terrestre avant celui de l'Autre Monde. Les visites y
sont autorisées toute l'année, sauf le mercredi matin et le 
dimanche matin, et on peut apporter des fleurs (même artificielles). 
Pour les jeunes et les enfants atteints moralement ou physiquement, 
il n'y a aucune garantie qu'ils en repartent guéris, mais ils seront 
certainement réconfortés...

Mais, entre-temps, rien n'interdit aux lecteurs, lors d'un passage
 à Notre-Dame de Paris (ou à Tarascon, ou dans toute autre église)
 d'entrer en union avec Dominique, Lucas, Saïd, et de déposer
quelques modestes fleurs à leur nom au pied de l'autel, et
puis de s'asseoir pour un instant de recueillement, ou de
demande à leurs amis. Cela ne peut faire de tort, bien au
contraire ...
 
Les disques dont il est fait mention dans ce livre (La
Symphonie de la Vie, et Paroles d'Ados) sont disponibles à
l'Association Lucas et Saïd, Domaine de Montagnac, F-30760 Saint
Christol de Rodières. (voir dans leurs rubriques respectives
plus haut dans ce site). Tél/fax 00.33.(0)466.82.32.57.