Dimanche

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Vers six heures du matin, le convoi funèbre transportant Saïd et Lucas arriva à l'Ile de la Cité, au Parvis Notre-Dame ; Marc et son fils Manuel garèrent leurs véhicules à la hauteur du portail St-Etienne, près du bâtiment de la sacristie. Ils ne s'étaient pas trop hâtés en cours de route, sachant que personne ne pourrait les accueillir la nuit. Marc n'eut pas à utiliser son portable car, au bruit des véhicules, un gardien sortit de la sacristie ; il les avertit qu'ils pouvaient se reposer jusqu'à 7 h 30, heure prévue pour le transfert dans la Cathédrale ; il prévint le clergé et le secrétaire du Cardinal, ainsi que le chef d'équipe des ouvriers ayant édifié la verrière. À 7 h 30, le Cardinal et le clergé de la Cathédrale, en grand apparat de vêtements liturgiques blancs ornés de fils d'or, malgré l'absence de tout public mais par estime pour Lucas et Saïd, sortirent de la sacristie et s'avancèrent vers le fourgon mortuaire. Marc, Manuel et les ouvriers, qui avaient déjà déchargé les boîtes de CDs sur le côté du fourgon, entreprirent de sortir l'assemblage des trois fauteuils ; Lucas et Saïd les aidèrent à nouveau, de leur force invisible mais très efficace. Quand les personnes présentes furent confrontées, en pleine lumière du jour, au spectacle de ce drame atroce avec ses accessoires épouvantables comme le cutter et le sanglant essuie-tout, un immense sentiment de révolte les envahit ; le Cardinal, qui était encore sous le souvenir de la merveilleuse rencontre de la veille avec Saïd et Lucas, avait du mal à contenir sa colère devant ce gâchis : enlever de ce monde deux êtres qui auraient tant pu lui apporter ; il apostropha vertement celui de sa suite qui avait été le plus hostile au transfert des corps dans la Cathédrale : - Et vous auriez voulu qu'on passe ça sous silence, et qu'on enterre ces martyrs dans un anonyme cimetière de village perdu dans la garrigue!? Non! Le monde entier doit être informé de ce que les forces du Mal sont en mesure de faire! À nous de veiller à ce que cette terrible victoire du Mal se transforme en sa plus gigantesque défaite! Le cortège s'ébranla, à la suite des porteurs ; ils franchirent le portail St-Etienne et pénétrèrent dans le transept, juste à hauteur des marches menant à l'autel, et les gravirent. Les porteurs déposèrent leur fardeau au centre d'un emplacement indiqué sur le sol, et entreprirent de démonter le cadre de bois solidarisant les trois fauteuils formant le canapé. Le secrétaire du Cardinal prit respectueusement le sac de Saïd, toujours aux pieds de Lucas : le contenu ferait partie du Trésor de la Cathédrale. Les ouvriers devant manipuler la verrière, devant la réalité de ce navrant spectacle, étaient en état de choc, et eurent bien du mal à reprendre leurs esprits. Ils réussirent néanmoins, au moyen d'un palan à ventouse, à descendre lentement la verrière au-dessus des corps. Quand ils eurent terminé, et démonté le palan, le Cardinal et un aide recouvrirent les vitres d'une somptueuse tenture liturgique blanche et or. Puis tous se recueillirent, au pied des marches. Le Cardinal précisa : - Ne prions pas pour eux, ... prions-les pour nous! Après quelques moments, le cortège quitta l'église et retourna vers le bâtiment de la sacristie, laissant la place au service d'ordre de la Cathédrale, qui prit position autour de l'autel ; il fallait à présent laisser les techniciens de la télévision installer leur matériel. Dehors, le Cardinal demanda à Marc un exemplaire de chaque disque de Lucas, celui avec les chants pour ados, et celui avec la "Musique de la Vie" ; il rentra écouter les chants, et la dernière partie de l'autre CD, afin de préparer ses interventions dans la cérémonie. Dès huit heures, les fidèles commencèrent à affluer à la Cathédrale, mais les portes resteraient fermées jusqu'à 10 h ; il fallait que les techniciens puissent tout préparer dans de bonnes conditions ; à l'extérieur, ils montaient également un grand écran, pour les personnes qui ne pourraient pas entrer. Marc, Manuel et les aides entreposèrent les boîtes de CDs dans une annexe de la sacristie ; la cassette vidéo et les partitions furent mises en sécurité dans un grand tiroir. Puis ils allèrent se reposer dans les véhicules, mais Marc et Manuel demandèrent à être avertis du début de la cérémonie. Dans tout le pays, et dans les contrées desservies par l'Eurovision, les téléspectateurs s'apprêtaient en masse à suivre cette retransmission, par solidarité avec Saïd et Lucas, mais sans se douter de ce qui les attendait à la fin... Le frère de Lucas avait prévenu la famille ; mais il n'avait pas jugé utile de se rendre à Paris, surtout qu'il était depuis longtemps des plus réticents à mettre le pied dans une église... Il ne pouvait pas savoir... En fait, il attendait des nouvelles de Marc, qu'il n'avait encore pu contacter, et pour cause. Il s'apprêtait à regarder distraitement la cérémonie, sans conviction, en quelque sorte une obligation envers son frère, et espérait avoir assez de patience pour tenir jusqu'à la fin... À 10 h 30, le cortège des nombreux prêtres ayant voulu s'associer à la cérémonie descendit le bas-côté sud, précédé des clercs et suivi du Cardinal, sous les accents majestueux, aux Grandes Orgues, de la Suite Gothique de Boëllmann ; ils remontèrent ensuite l'allée centrale, au milieu d'une foule énorme. Curieusement, précédant le Cardinal, un clerc portait un coussin supportant deux disques compacts, ce qui ne manqua pas d'intriguer les gens, outre le port de vêtements liturgiques de fête. L'orgue enchaînait, à présent, avec le second mouvement, vif et animé, dont le Cardinal et sa suite, arrivés à l'autel, attendirent la fin, sans paraître s'impatienter ; le Cardinal, sûr de la présence de Lucas parmi eux, voulut lui faire entendre cette musique jusqu'au bout, d'autant plus qu'elle avait été choisie dans un but précis. Quand l'orgue eut fini, le choeur entama vigoureusement le chant :

Louange à Dieu, très-haut, Seigneur,

pour la beauté de ses exploits!

Par la musique et par nos voix,

louange à lui dans les hauteurs!

Ce chant très festif ne manqua pas d'étonner, lui aussi. Dès qu'il fut terminé, le Cardinal expliqua : - Après l'horrible drame dont vous avez vu les images hier soir, vous vous demandez pourquoi notre cérémonie est une action de grâces, avec des musiques, des habits et des chants de fête. "Ce jour que fit le Seigneur est un jour de joie", nous clame le psaume 117 ; Lucas, rejeté de son vivant sous prétexte qu'il n'avait jamais "cassé trois pattes à un canard", est "la pierre rejetée par les bâtisseurs, devenue pierre d'angle". "C'est là l'oeuvre de Dieu, ce fut merveille à nos yeux". "Voici le jour que fit le Seigneur, jour d'allégresse et jour de joie". Le sacrifice de Lucas et la mort de Saïd sont, je puis vous l'assurer, le début d'une ère nouvelle, où enfin le Bien l'emportera sur le Mal. Je vous promets que vous en saurez plus à la fin de cette cérémonie. Lucas disait de Saïd qu'il était un ange ; malheureusement, nous n'en sommes pas encore là ; reconnaissons ensemble combien nous sommes pécheurs... L'office se poursuivit. Le chant après la lecture évoquait la personnalité de Lucas, toujours prêt à aimer : Il nous invite à table, il aime ses amis, sa porte est grande ouverte, on est si bien chez lui. ... et même à aimer quiconque en avait besoin : le plus petit des hommes ou ... se faire un ami de son meurtrier :

Il a choisi le pauvre

pour habiter chez lui,

du plus petit des hommes,

il en fait son ami...

Jouez pour le Seigneur,

chantez pour lui,

car il a fait des merveilles,

car il a fait des merveilles...

L'alléluia qui suivit avait la même musique festive que le premier chant. Après l'évangile, vint l'homélie, par le Cardinal. - Ce n'est pas moi qui vais vous parler. Je laisse à Lucas le soin de le faire, par l'entremise de la chanson qu'il avait composée au sujet du sens de notre passage sur terre ; c'est ce chant qui lui valut sa condamnation à mort de la part de fanatiques du GPA, travaillés par l'esprit du Mal, pour avoir dit qu'on est sur terre pour apprendre à aimer et non pas trancher la gorge des innocents! Je vous en laisse juge... La musique de Lucas se répandit dans le vaisseau de Notre- Dame, et l'on entendit la voix fraîche et claire du jeune Jonathan dans le chant Pourquoi suis-je sur terre. Ces paroles éclairaient d'un jour nouveau le sens de la vie des personnes présentes ou devant leur téléviseur : jamais on ne leur avait dit ça, ni parlé de la sorte. Si l'on est sur terre uniquement pour "apprendre à aimer", combien de choses paraissaient d'un coup complètement futiles... Lorsque vint la fameuse phrase concernant les égorgeurs d'innocents, il y eut un remous significatif dans l'assemblée: c'est pour avoir dit ça que Lucas et Saïd avaient dû vivre un tel drame?! On attendait avec impatience l'avis du Cardinal, après le chant. Le Cardinal avait abandonné son air affable et courtois habituel ; son regard se fit plus dur. - Vous savez à présent pour quel motif un enfant manquant d'affection a été obligé d'assassiner son seul ami, et dans quelles conditions! Pire : le GPA avait exigé de Saïd de faire souffrir Lucas avant de le tuer, sous peine de représailles contre lui et sa famille, et le pauvre Lucas avait accepté, par amour pour cet enfant, et il l'a même aidé, lui tendant les instruments de son propre supplice!!! Vous avez tous vu les touchants efforts de Lucas pour dissimuler à Saïd la vue de la lame qui aurait pu le perturber, sans penser un instant à lui- même, à sa vie qui finissait. Et tout ça pour quoi? Pour avoir dit qu'on était sur terre pour apprendre à aimer! Il faut avouer que le message a de quoi étonner, dans un monde où, depuis la plus haute antiquité, les humains n'avaient justement rien d'humain, et ne pensaient qu'à s'entretuer!

"Dans la chanson, il est dit que les hommes s'en sortaient si piteusement qu'on leur a envoyé Quelqu'un, il y a deux mille ans, pour leur expliquer comment s'y prendre. Et effectivement, pendant quelques siècles, il y a eu l'espoir que cela s'améliore. Puis, les hommes sont retombés dans le Mal, y compris sous prétexte de religion, avec les Croisades, l'Inquisition, les guerres entre catholiques et protestants. Plus les siècles défilaient, plus les massacres augmentaient : la Terreur, les guerres napoléoniennes, les grandes guerres du 20e siècle, ses nombreux génocides, et enfin le terrorisme sous couvert de religion, aboutissant à l'horreur suprême avec le drame de Lucas et Saïd." "Mais c'est aussi le début d'une ère nouvelle, matérialisée par le retour sur terre de Lucas pour emmener son frère Saïd, comme vous en avez été témoins dans la vidéo d'hier soir. Je sais à présent qu'après deux mille ans de soumission au mal, l'humanité reçoit une nouvelle chance par l'exemple de Saïd et Lucas, avec beaucoup d'analogies : Lucas non plus n'avait rien fait qui mérite la mort, et il l'a acceptée par amour, pour nous donner l'exemple. Son enseignement est contenu dans les moyens de notre époque: la chanson de son CD. Il y a aussi une analogie entre Saïd et l'apôtre Paul : Saïd n'était pas chrétien et Paul n'était pas juif. On peut trouver d'autres comparaisons : le Christ est resté trois ans avec ses disciples et Lucas trois jours avec Saïd ; le Christ est ressuscité après trois jours, et Lucas est revenu à la vie après trois minutes, comme en témoigne la cassette vidéo."

"Comme manifestement il y a dans l'histoire édifiante de Lucas et Saïd un message divin exceptionnel, et que des milliers de personnes de par le monde voudront se recueillir auprès d'eux et y chercher du réconfort, il a été décidé de placer ces deux êtres d'exception ici même dans notre Cathédrale, devant l'autel, actuellement sous le voile blanc et or que vous apercevez. Ce voile sera enlevé à la fin de la cérémonie, que nous allons continuer sans tarder pour ne pas trop fatiguer les fidèles debout à l'extérieur." Deux personnes, particulièrement, étaient décontenancées, pour des motifs très différents. Il y avait d'abord le frère de Lucas, qui regrettait à présent de ne pas s'être déplacé, et qui n'aurait plus à s'occuper de l'organisation de funérailles ; ce que le Cardinal avait dit du rôle joué par Lucas dans l'histoire du monde le laissait assez perplexe : il y avait de quoi réfléchir... L'autre personne était Manuel, comprenant avec effarement que ce Lucas qu'il avait brimé et humilié pendant deux ans était quelqu'un au destin exceptionnel, dont il avait refusé l'amitié avec dédain, y compris encore la veille : cette banale poignée de mains sans chaleur pour tout adieu...! L'office se poursuivit. Lucas en expliquait sommairement les parties à Saïd, qui n'avait évidemment jamais assisté à une messe. Ils se sentaient tous deux un peu dépassés par la tournure solennelle des événements : quel contraste avec la menthe à l'eau bue à la terrasse des Jardins de la Fontaine, à Nîmes, il y avait juste 48 heures, et leur bonheur tout simple quand Lucas portait Saïd à dos et que celui-ci lui mordillait gentiment l'épaule... Cela semblait tellement loin! Mais heureusement ils étaient ensemble et chacun puisait du soutien chez l'autre ; et puis, il y avait aussi Dominique, qui serait toujours là en cas de difficulté. Quand l'office lui-même prit fin, le Cardinal se mit devant la verrière, toujours couverte, et s'adressa à l'assemblée :

- Je vais à présent dévoiler le tombeau de verre de Lucas et Saïd. Cela risque de causer un choc émotif aux personnes sensibles, car nos deux amis sont placés sous cette coupole de verre exactement comme on les a trouvés après leur départ commun, comme vu dans la vidéo, avec aussi les instruments du supplice de Lucas. J'ai reçu l'assurance d'en- Haut que leurs corps resteront préservés. Comme il y a deux mille ans lorsque le Christ ressuscité est revenu voir ses apôtres, j'ai moi aussi eu l'insigne honneur de recevoir hier soir Lucas et Saïd, en chair en en os, dont j'ai pu baiser les mains, et qui m'ont tenu les miennes. C'est grâce à cette rencontre que j'ai pu vous donner des détails inédits sur eux, au cours de cette cérémonie.

"Saïd et Lucas sont vivants et ressuscités : d'où cette messe d'action de grâces. D'ailleurs, aussitôt que le voile sera enlevé, nous chanterons le Te Deum. Ensuite, vous pourrez passer vous recueillir devant eux. Comme je sais que cela sera très éprouvant, nous aurons la musique de Lucas pour nous réconforter : la dernière partie de sa symphonie, "la Vie après la vie", particulièrement de circonstance."

Il y eut un brouhaha dans la foule : le Cardinal enlevait le voile dissimulant la verrière ; la caméra s'approcha, et montra cette scène poignante : Lucas et Saïd, dans la mort, mais semblant tellement heureux! Le Cardinal et les prêtres s'agenouillèrent tandis qu'un soliste commença : Te Deum laudamus. Le fracas du Grand Orgue lui répondit de façon dramatique et terrible, puis le chant continua, avec des paraphrases passionnées de l'orgue entre les versets. Saïd demanda à Lucas la signification de ce chant.

- C'est un chant en latin, pour remercier Dieu d'avoir créé quelqu'un d'aussi sympa que toi, qui va pouvoir aider plein de jeunes.

- Et tu t'oublies, comme d'habitude : ne sois pas si modeste, va! Tu as entendu toutes les belles choses que Jean-Luc a dites pour toi?

- Oui, et je ne m'en sentais pas tellement digne, mais tu as raison : j'essayerai d'être moins modeste, j'ai une petite éternité pour arranger ça!

- J'y compte bien, car moi je suis très fier de toi.

À la fin du chant, le Cardinal s'adressa aux enfants et jeunes des premiers rangs :

- Lucas adorait Saïd parce que celui-ci avait besoin d'être aimé, et il aimera aussi ceux d'entre vous qui se sentent seuls ; n'hésitez pas à venir auprès de lui et de Saïd qui vous aimera aussi. N'ayez pas peur de vous approcher : c'est une scène qui respire le bonheur, comme s'ils dormaient, et c'est moins dramatique finalement que de voir quelqu'un sur une croix, comme vous en avez pourtant l'habitude.

Il invita les ados à s'avancer, pour découvrir leurs nouveaux "frères", qui n'appartenaient qu'à eux, et pour toujours. Le défilé de plusieurs milliers de personnes commença, tandis qu'on entendait les premières notes, étranges, du CD de Lucas, pour décrire "la Vie après la vie".

- Finalement, dit Lucas, j'aurai quand même entendu ma musique à Notre-Dame...

- Et jouée par toi!

- Mais cela ne doit pas nous faire oublier notre mission, auprès de ces enfants et ados ; viens, on va s'approcher, tout près d'eux, et les aimer autant qu'ils en ont besoin.

- Je reconnais bien là mon gentil Lucas! Mais on va avoir du boulot...

Toute la journée, le défilé se poursuivit, jusqu'à près de 22 heures ; le Cardinal avait fait reculer l'heure de fermeture, afin que personne ne se sente exclu. Bien des adolescents repartirent réconfortés, se promettant de revenir quand il y aurait moins d'affluence. Les adultes, venus par émotion, par indignation contre cette barbarie, ou par simple curiosité, ne purent s'empêcher de ressentir un choc en voyant Saïd et Lucas ainsi unis dans la mort et dans une immense affection qu'ils étaient d'accord de partager avec ceux et celles qui le souhaiteraient ; le message de Lucas pénétrait peu à peu les coeurs, et personne ne repartait inchangé ou du moins ébranlé dans les priorités à revoir dans cette vie avant la Vie... Manuel et son père étaient repartis vers le Midi, eux aussi sous le choc de ces événements : en 24 heures, toute leur vision du monde avait basculé, surtout celle de Manuel, qui finit par se souvenir de ce que Lucas avait apprécié en lui : sa gentillesse, à l'époque où il avait l'âge de Saïd... Arrivé dans le Midi, malgré la fatigue de la nuit il ne put s'empêcher de faire le détour par la maison de Lucas ; il remarqua ainsi plusieurs voitures tournant en rond près du village, précisément à la recherche de cette maison. Cela lui donna une idée, qui ferait le bonheur de nombreuses personnes, et qui lui permettrait de se rattraper à l'égard de Lucas... Les nouvelles étaient aussi parvenues en Afrique du Nord, où la cassette avait également été diffusée déjà dans le journal de 13 heures, avec des images de la cérémonie à Paris, grâce à l'Eurovision. Le GPA, qui avait escompté une publicité tangible de l'exécution de Lucas, en avait au delà de toute prévision, mais pas vraiment dans le sens souhaité... Pour la première fois dans ses rangs, certains trouvèrent que trop c'était trop. Dans la famille de Saïd, ce ne furent que cris et lamentations: ils s'étaient enfin rendu compte que Saïd était un "trésor", qu'ils avaient côtoyé dans l'indifférence ou la méchanceté gratuite, alors qu'il ne demandait qu'à les aimer et à être (un peu) aimé d'eux. Il était bien tard pour avoir des regrets. Quand ils entreprirent de rassembler les objets personnels de Saïd, comme souvenirs, ce fut pour constater qu'ils étaient bien rares, et tous détériorés par ses plus jeunes frères ; ces derniers reçurent alors une correction "en l'honneur de Saïd", ce qui permit aux parents de se sentir moins coupables... Le GPA n'inquiéta pas la famille de Saïd : après tout, il avait obéi : il avait tué Lucas, lentement, en le faisant bien souffrir comme exigé. Ce n'était pas la faute de Saïd si cet imbécile de Lucas était ensuite "revenu" le chercher et leur avait fait de la contre-publicité... Ils imaginèrent un instant "d'oublier" un sac de voyage avec une bombe, près de la verrière avec Saïd et Lucas, mais ceux-ci étaient tellement "unis" que s'en prendre à l'un était inévitablement s'en prendre à l'autre, et ils ne voulaient pas faire de "mal" au corps de leur coreligionnaire : ce n'aurait pas été bon pour le moral de leurs troupes. Puis, il y avait cette histoire de Lucas revenu du Pays des Morts, et il valait mieux ne pas prendre de risques...

L'après-midi du même dimanche, le Cardinal et le clergé de la Cathédrale avaient respectueusement fait l'inventaire du contenu du sac de Saïd ; Lucas avait eu une bonne idée de lessiver son linge... Ils furent émus en voyant les pauvres souvenirs que Saïd comptait ramener au pays : des coquillages, des cartes postales des excursions avec Lucas, et des animaux miniatures de Camargue. Mais quel ne fut pas leur bonheur de découvrir une photo, la photo, celle prise dans la voiture américaine au Grau du Roi! Une photo de Saïd et Lucas, vivants! Vivants et heureux, bien que connaissant la proximité de l'immolation inéluctable de Lucas... Aussitôt, le Cardinal donna des instructions pour qu'elle soit largement diffusée dans les médias, qu'il en soit fait des cartes postales, et un agrandissement pour mettre auprès des corps. Ensuite il prit contact avec les services du Vatican, craignant un peu les réactions des hauts dignitaires romains à son initiative. Il eut de la chance, si l'on peut dire : la télévision italienne avait retransmis la cérémonie en Eurovision, et annoncé la diffusion, au journal de 13 heures, de la cassette dont elle venait d'avoir une copie ; toute l'Italie était encore sous le choc de ce drame. Les services du Vatican ne purent que comprendre l'initiative du Cardinal. Ils le mirent toutefois en garde : il faudrait une petite centaine d'années et au minimum deux miracles pour que Lucas et Saïd soient déclarés "saints", mais le Cardinal leur répondit que les titres "officiels" étaient sans importance : il resterait leur vie, leur exemple, leur disponibilité pour entourer de leur amour sincère les jeunes en désarroi : c'était cela l'essentiel ; le reste pouvait attendre...

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Le soir, quand les dernières personnes quittèrent la Cathédrale, et que l'on ferma les portes, Saïd eut envie d'emmener Lucas voir sa famille en Afrique du Nord, et de lui montrer ce qui avait été son cadre de vie. Ce fut assez décevant... Les jeunes frères de Saïd dormaient comme si rien ne s'était passé ; les parents regardaient la télévision, en silence ; les soeurs de Saïd étaient chez des amies, profitant, auprès des garçons présents, de leur nouvelle notoriété de soeurs de "celui dont on parlait à la télévision"... Quand il revit le cadre de sa triste enfance, Saïd ne put s'empêcher de confier à Lucas :

- Qu'est-ce que j'étais bien chez toi, mon Lucas! Avec toi, aimé de toi... Si j'avais pu te connaître plus tôt...!

- Et moi donc! Je t'ai attendu et espéré pendant tant d'années! Mais le principal c'est d'être ensemble ici ; il vaut mieux ça que l'inverse : avoir été unis sur terre et puis plus ici! Et on a toute l'éternité... Viens, on va retrouver Dominique et tous nos autres amis; j'ai des questions à leur poser pour la soirée de demain, qui risque d'être assez stressante...